Les recensions de livres parues dans ce second numéro de 2006

Ethique

BONNEWIJN, O., La béatitude et les béatitudes.Une approche thomiste
de l’éthique
, Roma, Lateran University Press, 2000, 21 x 15 cm, 496 p.,
28,00 €.

Destinée à un public averti, cette étude visite à nouveaux frais la morale
de saint Thomas. Reliant la fin ultime de l’homme et les béatitudes
évangéliques, l’auteur considère celles-ci comme le socle fondateur de
l’éthique thomasienne, qui lui donne toute son originalité. La fin ultime
de l’homme est l’appropriation de l’Acte pur qu’est Dieu. Car la béatitude
est un acte et non seulement un état : elle est la cause de l’agir humain
et tout acte bon en est comme une anticipation. La contemplation
intellectuelle de Dieu, promise et attendue pour l’éternité, cause
en cette vie une surabondance de l’agir qui oriente celui-ci à chaque
instant. L’élaboration thomasienne de la morale est ici magnifiquement
rendue, quoiqu’il en soit des objections qu’on n’a pas manqué de lui
faire, fort légitimement d’ailleurs. Le lecteur en recherche d’une réflexion
rigoureuse en théologie morale ne pourra qu’être comblé par
cette lecture. - B. CARNIAUX, O.PRAEM.

MATTHEEUWS, A., S’aimer pour se donner, le sacrement de mariage,
coll. « Donner raison » 14, Bruxelles, Lessius, 2004, 14,5 x 20,5 cm,
416 p., 34,00 €.

Cet ouvrage ambitionne de renouveler la réflexion théologique sur le mariage
à partir de la catégorie du don, fortement mise en lumière par l’enseignement
de Jean-Paul II. Ce concept paraît à la fois englobant et novateur
par rapport aux réflexions augustiniennes à propos des biens du
mariage ou encore thomasiennes sur ses fins. Elaborant tout d’abord une
anthropologie du don, l’auteur montre bien comment le Créateur donne
chacun à lui-même en vue d’être donné à l’autre au sein de la différence
sexuelle pour un engendrement mutuel. La réflexion s’oriente ensuite
sur le sens du sacrement de mariage à la lumière de cette anthropologie
du don. Enfin un passage vers l’éthique du don pose la question de l’enfant
et de son statut : on trouvera ici des orientations suggestives pour
l’évaluation des problématiques contemporaines liées à la procréation
et à la bioéthique. De lecture ardue, ce livre complexe fait œuvre pastorale
car il contribue à enraciner les orientations prônées par l’Eglise dans
une contemplation tant philosophique que théologique. On peut espérer
à l’avenir qu’une telle réflexion pourra continuer à s’enrichir à partir
de la prodigieuse floraison de productions philosophiques sur le don
qu’ont vue ces vingt dernières années. - B. CARNIAUX, O.PRAEM.

Questions

PLANTE, R., Dieu nous parle-t-il encore ? Québec, Ed. Anne Sigier,
2004, 12,5 x 21,5 cm, 164 p., 15,00 €.

« Est-ce que Dieu vous a parlé ? - Oui. Hier lorsque, déguisé en mendiant
nord-africain, il m’a demandé à boire... » En un style aisé, dépourvu
de toute prétention savante, l’A québécois, professeur émérite
de l’université de Laval, nous propose, à bâtons rompus, ses réflexions
de grand-père : Dieu nous parle dans sa création, dans la Bible, dans
l’Eglise. Il appelle à la barre A. Jacquard et sa nécessité de savoir bien
vivre, R. Debray et son besoin de vivre pour les autres, sa propre grandmère,
sa tante Yvonne et son petit-fils Matthieu : Est-ce Jésus ou le bigbang
qui a fait l’univers ? L’A. s’accroche à l’idée que « la réparation de
l’offenseur doit être en adéquation avec la dignité de l’offenseur. » Il affirme
que « les récits bibliques ont provoqué la réflexion de l’humanité
presque entière » et il nous laisse évaluer le nombre de millions de
païens qui aujourd’hui justifie son « presque ». Présentant les églises
comme des lieux sacrés de silence, il conteste leur utilisation profane,
et il doute que nos chants français soient adaptés à l’atmosphère qui
convient à un office religieux. Retenons sa belle formule « Le christianisme
n’enseigne pas une morale mais une espérance » et son interrogation
finale qui, à elle seule, justifie la question que nous adressait le
titre de l’ouvrage : « Y a-t-il encore des hommes qui puissent entendre
les paroles de Dieu ? » Le vrai problème est celui de l’éducation à la foi.
C’est tout ce que l’A. entendait nous rappeler. - P. DETIENNE, S.J.

EUVÉ, F., Christianisme et nature.Une création à faire fructifier, « Supplément
à Vie chrétienne » 501, Paris, Vie chrétienne, 2004, 15 x 21 cm,
78 p., 14,00 €.

La série des « Supplément à Vie chrétienne » ne pouvait pas, pour aborder
la question de l’écologie, mieux choisir que le père François Euvé, s.j.,
agrégé de physique, auteur du livre Penser la création comme un jeu (coll.
« Cogitatio Fidei » 219, Cerf, 2004), bien connu parmi les théologiens intéressés
par les rapports « science et foi ». C’est une méditation sur la
place de l’homme dans la création, avec en arrière fond le texte célèbre
ouvrant les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola : « L’homme est créé
pour... » et le « Cantique des créatures » de Frère François que proposent
ces pages en guise de « réponse chrétienne » à l’inquiétude (sinon l’ob-
nubilation angoissée) qui traverse la pensée écologique de notre
xxie siècle conscient de la dégradation de la nature. Dans les deux premiers
chapitres, on rencontrera les enseignements des Eglises et la réflexion
des théologiens (J. Moltmann, L. Boff, O. Clément) et un parcours
d’anthropologie biblique libérant l’histoire humaine en Histoire du Salut
vers un « nouveau Cosmos ». Sont ensuite appelés à la barre, selon l’ordre
chronologique : Maxime le Confesseur, Hildegarde von Bingen et
l’humble Poverello d’Assise ; l’aube des temps modernes sera représentée
par l’étonnante Contemplatio ad Amorem de Maître Ignace, et, 50e
anniversaire de sa mort un matin de Pâques oblige, le XXe siècle proposera
le « penseur lyrique » des énergies évolutives orientées par et vers
l’Oméga christique : Teilhard de Chardin, aux accents si pauliniens dans
la célébration de l’accomplissement de la création « envisagée » en Christ.
Au fil des pages se dessine ainsi une « réponse » chrétienne où l’homme
est resitué par rapport à la nature qu’il doit respecter et chérir sans s’y résorber
comme un élément entre autres, ni comme son plus cynique prédateur.
Mais au contraire, acteur attentif dans les solidarités humaines
essentielles au partage et à la gestion de ses ressources pour le bien de
tous. Intendant d’un monde à lui confié, en genèse de « cieux nouveaux
et d’une terre nouvelle ». - J. BURTON, S.J.

Vie consacrée

TENACE, M., L’homme transfiguré par l’Esprit. Lumière de l’Orient sur
la vie consacrée
, Bruxelles, Lessius, 2005, 14,5 x 20,5 cm, 190 p., 22,00 €.

Le moine est icône du baptisé. En nous rappelant ce principe fondamental
de l’Orient chrétien, si différent de la conception occidentale attentive
à distinguer les états de vie, l’A. nous livre la clé de son ouvrage :
présenter la richesse de l’expérience spirituelle des moines d’Orient,
c’est finalement traiter de la vocation de tout baptisé. L’idéal du baptisé
est en effet fondamentalement le même que celui du moine : il s’agit
d’entrer dans la vie divine, de devenir fils de la Résurrection, une résurrection
qui concerne tout l’être humain, âme, corps et esprit, comme
l’affirmait déjà vigoureusement saint Irénée, contre toute tentation
dualiste. L’horizon de l’être humain, c’est donc bien la divinisation. La
vie des moines en est un témoignage éloquent, et ce dès les origines du
monachisme : quand Athanase nous raconte la vie d’Antoine, par
exemple, il nous brosse en fait le portrait de l’homme divinisé. Un
homme qui, dans sa lutte contre le péché, faite d’ascèse et de discernement,
évite la tentation de se considérer comme créature suprême
parmi les autres créatures, pour se reconnaître appelé à partager la vie
même de Dieu. La vie monastique nous dit aussi l’importance de la
communion dans la vocation humaine. En se soumettant à l’exigence
de la vie en commun, le moine unit amour de Dieu et amour du prochain,
ce qui est une autre manière d’accéder à la divinisation. La « ré-
publique » du mont Athos en est un bel exemple. La théologie de Grégoire
Palamas confirme cette intuition que, dans la création, Dieu
donne à l’homme la possibilité d’avoir part à l’incréé. La prière du cœur,
vu comme lieu de l’unité de l’âme, du corps et de l’esprit, permet cet
accès à Dieu. En parcourant l’histoire de la vie monastique en Orient,
depuis saint Irénée, son lointain inspirateur, jusqu’au monachisme roumain
et russe d’aujourd’hui, en passant par Antoine, le Mont Athos,
Grégoire Palamas ou la philocalie, c’est donc un véritable traité de spiritualité
chrétienne que nous offre ici l’A. Une spiritualité toute nourrie
d’espérance, fondée sur cet appel extraordinaire de Dieu à vivre dans
toutes nos dimensions humaines la vocation divine à laquelle il nous
convie. Un livre passionnant, profond, à lire par tout chrétien en quête
de l’Absolu. - B. MALVAUX, S.J.

TALIN, K., Survivre à la modernité ? Religieuses et religieux dans le
monde occidental
, Montréal/Paris, Médiaspaul, 2005, 12,5 x 19 cm,
356 p., 22,95 €.

Il n’est pas fréquent que les (rares) travaux des sociologues sur la vie religieuse
(ici, identifiée à la vie consacrée) arrivent jusqu’à nous. Il est
encore plus inhabituel qu’ils considèrent leur objet avec le degré de
sympathie et la connaissance presque connaturelle que l’on va trouver
dans cette étude. Après un nécessaire « Voyage initiatique sur le continent
sociologique » (ch.1) qui repère la coexistence de deux courants
interprétatifs (l’un, plus associatif, l’autre, plus individuel), une Première
Partie veut prendre en compte les textes ecclésiaux propres à la
vie consacrée : un courageux chapitre 2 va du concile Vatican II (relu !)
au Code de droit canonique et le chapitre 3 traverse le Synode de 1994
ainsi que l’exhortation Vita consecrata qui l’a suivi. Au début de la
Deuxième Partie, consacrée à l’aggiornamento, le ch. 4 veut « fonder les
balises politiques de la vie consacrée » à partir de Gaudium et Spes et
du document « Religieux et promotion humaine » qui fut son relais (5).
Par suite, la Troisième Partie (« au péril de la modernité ») sont affrontées
les questions cruciales : une vie consacrée moderne est-elle possible
(6), dans les heurs et malheurs présents (7) ? La Quatrième Partie
montre comment l’adaptation à la modernité a impliqué un renouvellement
triphasé (immersion, visibilité et retour du signe, 8) autant
qu’une adaptation des identités et des valeurs (9). La Cinquième Partie
se demande s’il faut reconquérir le monde moderne, en étant visible
différemment (10), en faisant du neuf avec du vieux (11) ou en détournant
les outils de la modernité (11). La Conclusion déplace la question
de la mort annoncée, avant une imposante Bibliographie franco-anglosaxonne
(l’auteur travaille dans ces deux aires culturelles) et de nombreux
graphiques. Quelques imprécisions devraient être soulignées
(comme la note 70, p. 78 ; le fait que le Code parlerait des charismes,
p. 83, ou que les instituts séculiers seraient une nouveauté de 1983,
p. 85 ; voir aussi p. 90, 91...). Des analyses semblent assez répétitives,
comme l’idée que la mission d’évangélisation renouvelée impliquerait
le refus de l’autonomie du politique (p. 105), alors qu’est considéré en
bonne part le lobbying politique (p. 123, 274, 305). Certaines affirmations
nous ont paru fort gratuites (« la notion d’obéissance et celle de
pauvreté ont été substantiellement modifées », p. 117, etc.).
Mais d’autres développements nous semblent perspicaces (« une théologie
de la vie religieuse future pourrait donc ressembler à celle que l’Occident
chrétien a déjà connue », p. 128) - sans qu’on sache bien s’il faut
choisir entre « une théologie de l’enfouissement » et « une théologie du
signe » (p. 158), justement repérées. On pensera, avec l’auteur, que « la
vie religieuse serait, en quelque sorte, le point nodal des tensions internes
et externes de l’Eglise catholique, ce qui expliquerait son extrême
vulnérabilité depuis la fin du Concile » (p. 160). Ou que le succès des
communautés nouvelles ou renouvelées actuelles « qu’elles s’identifient
comme étant-dans-le monde ou hors-du-monde » vient de leur message
clair et sans compromis (p. 218). Bref, sans entrer dans la discussion sociologique
proprement dite, que nous laissons pour l’heure, il faut lire
cet ouvrage, puisqu’il donne à penser. - N. HAUSMAN, S.C.M.

GILLIARD, E., Les djous racoûtichnu. Ratûzadjes dèl dérène bèguène
di Goyèt
, Liège, Ed. « Dîre et scrîre è walon », 2002, 113 p., 13,00 €.

Les communautés qui vieillissent, les couvents qui ferment, voilà un
aspect bien réel et actuel de la vie religieuse et qui ne retient pas, en général,
l’attention des cinéastes ou des écrivains. Il aura fallu attendre
qu’un auteur wallon s’y attache sous le titre : Les jours raccourcissent.
Réflexions de la dernière religieuse de Goyet. Dans son couvent de village,
une vieille religieuse, qui se retrouve seule après la mort de sa dernière
compagne, remet en question sa vocation et écrit au jour le jour
les pensées qui l’assaillent. Dans le bouleversement général, que valent
les certitudes sur lesquelles elle a bâti sa vie ? Ces quelques mois de
doute aboutissent à sa confession au curé de la paroisse : « Je lui ai fait
comprendre que je n’en pouvais plus, que je voulais savoir le fin mot
sur ce qu’on deviendra après, quand on sera mort ; pouvoir être sûre
que je n’aurai pas “fait corvée” toute ma vie ; que je ne cours pas une
impasse, pour finir par aller me cogner à un mur... Je ne sais pas ce qui
m’a pris. Je me suis mise à pleurer comme un enfant. » L’auteur de ce
roman journal, écrit en wallon central dit « de Namur », est originaire
de Moustier-sur-Sambre et est surtout connu pour ses œuvres poétiques.
Loin de tout passéisme folklorique, il parvient à faire passer les
grandes questions de l’existence et de l’actualité dans une langue dont
il utilise les tournures et les expressions typiques. A la fin du volume, un
glossaire détaillé permet de les traduire. - Ed. BRION, ss.cc.

Vie de l’Eglise

N’TEBAMENGI, A., Jésuites et Franciscaines Missionnaires de Marie à
Kingunda-Kwango (1927-1961)
, Kinshasa, Editions Loyola, Publication
Canisius, 2004, 14,5 x 20,5 cm, 272 p.

Après deux chapitres consacrés à la présentation géographique de la
mission étudiée, le père Anicet N’Teba s’intéresse à la génération des
pionniers jésuites qui évangélisèrent le Kwango (au sud-ouest du
Congo) : leurs grandes figures, leur manière de procéder (les fameuses
fermes-chapelle), leurs succès, leur redéploiement. Une troisième partie
suit le temps des bâtisseurs (1937-1961), avec l’arrivée des Franciscaines
Missionnaires de Marie et d’autres ; ici encore, des visages défilent,
et l’on voit la mission s’étendre, tout ensemble catéchèse et développement
de moyens d’existence. Agrémenté de photos et de cartes,
le corps du texte est suivi de nombreuses annexes : bibliographie (en
français, néerlandais, italien, voire yaka), composition annuelle des
équipes missionnaires (1927-2004), liste des personnes et personnalités
en cause, répertoire des rois (byaambvu) du royaume lunda-yaka
jusqu’à nos jours (dont la famille N’Teba), et enfin, liste des jésuites et
franciscaines missionnaires de Marie issus de cette mission - le quatrième
des 17 noms n’est autre que celui de notre chaleureux auteur.
Comme le note le Père Ch. Verhezen dans la préface, « ce livre est une
belle leçon de foi, d’espérance et de charité pour l’actuelle génération
congolaise, éprise de développement intégral et de modernité ». A
quand une étude comparable au sujet des premiers catéchistes, dont le
grand-père de l’auteur ? - N. HAUSMAN, S.C.M.