LITURGIE

CASSINGENA-TREVEDY F., Les Pères de l’Église et la liturgie, Un esprit, une expérience, de Constantin à Justinien, Paris, Artège, 2016, 15 x 23,5 cm, 400 p., 19,90 €.

Doté d’une bibliographie analytique et d’une suite impressionnantes d’index, l’enquête du théologien liturge bénédictin fait surgir de la mosaïque des sermons anciens l’éthos même de l’assemblée chrétienne antique, qu’elle soit plus syro-antiochienne ou plus augustinienne. L’accès aux mystères, l’action eucharistique nourrie de la parole, l’expérience intérieure sont les moments d’une entrée dans cette liturgie qui entre à son tour dans l’expérience de l’homme et de l’assemblée (theosis devient philantropia, quand l’on passe de la basilique au marché). Ces quatre mouvements de la symphonie patristique permettent en conclusion de comprendre, au-delà de dom Casel, comment l’accentuation liturgique du pôle hiérarchique (Antioche) ou l’éthos du célébrer ensemble (Augustin) informent deux théologies du ministère ordonné. Deux « sources » sur lesquelles l’auteur promet, heureusement, de revenir. – N.Hausman, s.c.m.

SPIRITUALITÉ

PIERRE FAVRE, Lettres et instructions, traduites, annotées et présentées par P. Emonet, Namur, Lessius (Christus, 8), 2017, 13 x 20 cm, 400 p., 25,00 €.

Le « Mémorial » du premier prêtre de la Compagnie de Jésus est bien connu. Ses lettres beaucoup moins. Elles n’en sont pas moins importantes pour connaître sa personnalité et sa spiritualité. À travers ces textes, dont l’ordonnance n’est pas toujours parfaite (ce qu’Ignace lui reprochera !), ce grand voyageur qui exerça son ministère dans pratiquement toute l’Europe de son temps, se révèle un théologien pas nécessairement porté à entrer dans des controverses batailleuses dont ses contemporains étaient friands, mais plus enclins à convaincre par la douceur. Ignace, qui n’avait pas l’éloge facile, le considérait comme le meilleur expert des Exercices spirituels, pourtant fort délicats à manier, sans doute à cause de la simplicité d’âme de ce premier compagnon, qui fit de lui un conseiller apprécié des grands de ce monde comme des gens modestes, et même des « frères séparés », et de son esprit pratique qui ne s’embarrassait pas nécessairement de grands discours. D’où l’intérêt d’aborder cet ouvrage : à plus de quatre siècles de distance, celui qui vécut dans un monde pour le moins chahuté peut encore et toujours inspirer ses frères jésuites d’aujourd’hui et bien d’autres de nos contemporains, eux aussi confrontés à un univers plus que chaotique où la douceur d’un Pierre Favre pourrait faire des merveilles. — B. Joassart, s.j.

MAC LEOD, PH., Habiter les mots. Variations sur la parole, Paris, Ad Solem (coll. Spiritualité), 2015, 13,5 x 21,5 cm, 80 p. 15,00 €.

L’Écriture, consignée dans les Livres de la Bible, est grosse d’une Parole à laquelle l’exégèse croyante se consacre pour la laisser entendre aux oreilles de la Foi. Cela est-il vrai de toute écriture humaine ? De la même manière ? Le titre de ce livre nous y convie « en quelque sorte ». Ses pages se visitent lentement, chacune invite à l’écoute de l’âme des mots qui l’habite. Car ceux-ci sont la « langue du mystère ». Mais de quel mystère ? C’est que nous sommes toujours invités, si le langage est à la hauteur de sa tâche, à nous laisser conduire au-delà, ou à l’intérieur, ou encore au secret, de nous-mêmes et du monde, de « l’expérience des mots aux mots de l’expérience. » Il faudrait citer ce que l’auteur évoque du plus intime, souvent méconnu, de ce mystère qui nous constitue irréversiblement : une parole de naissance. Pas seulement « dire », mais « se » dire, s’exposer au risque d’une écoute où connaitre notre propre commencement, une « vocation ». Il ne s’agit pas seulement de nous. Car cette « vocation » est encore d’honorer ce qui, autrement, resterait muet. « Les choses de la terre attendent nos mots, non pour y disparaître ou s’y dessécher, mais pour s’élever à la hauteur d’un visage, le nôtre – nos mots qui leur donnent des yeux, ce vaste regard d’un commun horizon », un cœur pour y accueillir la commune Origine. Sans nos mots pour dire, « que cela est bon ! » serions-nous fidèles à la Création à laquelle nous participons ? C’est aussi le mystère de la Parole du commencement. — J. Burton, s.j.

TEMOINS

MBOUKOU S., La parole recouvrée. Simon Kimbangu, prophète et passeur de cultures. Paris, L’Harmattan (coll. Religions, cultures et sociétés), 2016, 15,5 x 24 cm, 302 p., 31,00 €.

En 1920, un jeune chrétien baptiste congolais se voit refuser l’accès à la fonction de pasteur. Après un séjour de quelques mois à Léopoldville-Kinshasa qui l’expose à des situations socio-économiques et à des idées nouvelles, Simon Kimbangu (1889-1951), revenu au village, se met à prêcher et à opérer des guérisons. Bientôt arrêté, il est condamné par les autorités coloniales belges à la prison à perpétuité. Cherchant à démêler histoire et hagiographie, cette étude d’un anthropologue congolais situe la jeunesse et le bref ministère de Kimbangu dans le contexte social, culturel et religieux de la colonie et de l’entreprise missionnaire. Entre tradition et modernité, la trajectoire de Kimbangu, dans sa double dimension de chaman et de prophète, apparaît comme le symptôme de tensions plus larges et comme l’illustration de capacités insoupçonnées de résistance. Bien que l’enquête s’arrête ici en 1921, les analyses et les interprétations sont susceptibles, près d’un siècle plus tard, de stimuler notre réflexion. — J. Scheuer, s.j.

RELIGIONS EN DIALOGUE

MERAD A., Charles de Foucauld au regard de l’Islam. Paris, Desclée de Brouwer, 2016, 12,5 x 18 cm, 140 p., 15,90 €.

Parmi les nombreuses publications consacrées à la vie, l’œuvre et la spiritualité de Charles de Foucauld, l’essai d’Ali Merad présente la particularité d’offrir le regard d’un penseur et universitaire musulman. L’a. cherche à montrer, par-delà des « maladresses inévitables et erreurs de jugement » (121) dues au contexte colonial, « comment peut être perçue, par un musulman, cette présence chrétienne singulière, en terre d’Islam » (24). Il est donc heureux que le centenaire de la mort de l’ermite du Sahara (1916) soit l’occasion d’une nouvelle publication de cet essai paru en 1975. Le verset du Coran (4.69) placé en tête en suggère bien une clé de lecture : « Ceux qui seront fidèles à Dieu et à l’Envoyé, ceux-là seront avec les Prophètes, les Justes, les Martyrs et les Saints, que Dieu a comblés de Sa Grâce. Et quels bons Compagnons que ceux-là ! » — J. Scheuer, s.j.

HISTOIRE

GRANDAIS S., Entre les mains de Dieu. L’Odyssée trappiste de dom Urbain Guillet, 1798-1803. Sur les routes de La Valsainte à Amsterdam, Bégrolles-en-Mauge, Abbaye de Bellefontaine (coll. Cahiers Cisterciens. Des lieux et des temps, 15), 2016, 15,5 x 23,5 cm, 192 p., 20,00 €.

Dès 1790, la Révolution supprime en France les ordres et congrégations. Des moines de La Trappe, des moniales, des élèves, des membres du tiers-ordre se réfugient d’abord en Suisse, dans l’ancienne chartreuse de La Valsainte puis, craignant les troupes de Napoléon, erreront plusieurs années sur les routes européennes : Allemagne, Autriche, Tchéquie, Pologne, Ukraine… (si l’on se réfère aux frontières actuelles). Le récit de cette odyssée monastique conduite par dom Augustin de Lestrange se fonde notamment sur les 1836 pages manuscrites de Relations ainsi que sur la correspondance laissée par l’un de ces moines, Urbain Guillet, qui finira par embarquer à Amsterdam à destination de l’Amérique. L’auteur, qui a voulu parcourir à son tour cet interminable itinéraire, a patiemment reconstitué, mois par mois, en tableaux multicolores (pp. 107-153), les étapes des petits groupes d’émigrés dispersés sur ces immenses étendues. Une aventure humaine et spirituelle tout à la fois, à la charnière de la France d’Ancien Régime et de l’Europe du XIXe siècle. — J. Scheuer, s.j.

BEAUMONT B.E., Dinant, l’autre citadelle, 1895-1991. Les dominicaines de Bethléem racontent leur histoire, Chouzé-sur-Loire, Saint-Léger, 2016, 16 x 24 cm, 134 p., 17,00 €.

La citadelle qui domine la petite ville mosane de Dinant est une attraction bien connue des touristes. Sur la rive gauche, la bâtisse plus modeste du monastère des dominicaines cloîtrées du Rosaire perpétuel se dressait comme une citadelle de prière contemplative. Basée sur les archives de la communauté, voici la chronique d’un siècle de vie religieuse en Belgique, mais aussi dans les filiales fondées au Congo et au Japon. Abondamment illustré, ce petit livre propose en appendice douze lettres inédites adressées de 1905 à 1913 par le Bienheureux Hyacinthe Marie Cormier, Maître de l’Ordre, aux sœurs dominicaines de Dinant. — J. Scheuer, s.j.

ÉTHIQUE

FUCHS É., Entre insouciance et responsabilité. Quel sens donner à sa vie ?, Divonne-les-Bains, Cabedita (Parole en liberté), 2017, 15 x 22 cm, 96 p., 14,50 €.

De la légitime insouciance des oiseaux du Ciel, à l’austère responsabilité de l’homme « sérieux », n’y a-t-il pas un chemin praticable ? Ne serait-il pas dans le refus de l’égoïsme qui nous enferme, et l’écoute disponible à cet amour du prochain qui nous libère ? Longtemps professeur d’éthique, l’auteur de « comment faire pour bien faire ? » (1995) et, plus récent, « Quand l’obligation se noue avec la liberté » (2015), nous propose ici un chemin de vie authentique qui « trouve son sens et sa vérité » entre ces deux exigences apparemment contradictoires. Cette supposée impasse débouche dans un parcours biblique où la prière psalmique et la vivacité des figures évoquées, malgré leur contraste (la révolte de job et l’interrogation du Qoheleth) conduisent à une contemplation du Fils de l’Homme proposant les paraboles du Royaume nouveau (Mt, 5-7). « Quelle est la Grâce qui est en vous ? ». Une « qualité » de vie où l’insouciance et la responsabilité, reçues comme un don, une justice autre qui nous surprend, se conjuguent comme Marthe et Marie dans la Maison du Pain. Passée par le feu de l’accomplissement et de la grâce évangélique du « comme » christique, « toute vie authentique (Mt, 25) trouve son sens et sa vérité dans la tension entre ces deux exigences ». Elles trouvent en Lui le lieu de leur connivence, de leur conciliation en toute Justice. — J. Burton s.j.

QUESTIONS

CHESTERTON G.K., Le puits et les bas-fonds, trad., présentation et notes P. Gofman et W. Golonka, Paris, DDB, 2016, 14 x 21 cm, 368 p., 22,00 €.

Le titre de ce volume est bien « du » Chesterton (1874-1936)… ; il n’évoque pas moins la sixième « conversion » annoncée dans la deuxième partie de ce livre qui commence par une vingtaine de pages consacrées à l’Apologie des bouffons. Les six autres moments de « conversions » traitent successivement de fossiles (il s’agit de la religion), du monde (quand il s’est retourné), du sexe, (quand il a capitulé), du livre de Prière (qui a posé des problèmes), du matérialisme au jour de son (effondrement), de l’affaire d’Espagne (où il s‘agit d’histoire politique). Suit alors une troisième partie collectionnant sauf erreur 32 essais dont il serait fastidieux d’énumérer les sujets ou les occasions de publication… Il n’y a pas de « Conclusion », évidemment, à cette collection d’« avertissements » d’un auteur fabuleux, « écrivain, journaliste, apologète, polémiste prolifique ». Il présentait ainsi, à sa façon, une nouvelle justification de son catholicisme de converti et il y fait toujours preuve, avec la verve que nous lui connaissons, de son talent de « prophète ». De toute manière, si on l’a déjà un peu « pratiqué » on le retrouvera un peu « bouffon », à petites doses. Et si l’on est familier des évènements évoqués, on le lira aussi avec un intérêt qui ne faiblira pas. L’auteur le confesse : « Nous avons quitté les bas-fonds et les lieux desséchés pour l’unique puits profond. La vérité est au fond ». — J. Burton s.j.