Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Avec à peu près rien

Un bénévolat en service hospitalier Covid

Bart Verhack

N°2021-1 Janvier 2021

| P. 75-80 |

Sur un autre ton

Serviteur général de la jeune Fraternité de Tibériade (Belgique), aujourd’hui établie notamment en Lituanie, Frère Bart a succédé à Frère Marc, premier de la quarantaine de frères et sœurs que compte déjà cette forme de vie religieuse en devenir, marquée par la simplicité franciscaine. Leur inspiration missionnaire a pu récemment se faire humble et inventive présence dans le monde des hôpitaux.

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Au moment où j’écris ce témoignage, une nouvelle équipe de frères et sœurs commence son bénévolat à l’hôpital de Jolimont et Lobbes (Belgique). En effet, chaque semaine, une équipe d’une petite dizaine de frères et sœurs de notre Fraternité relaie une autre équipe et se rend dans différents services Covid et non-Covid pour être présente auprès du personnel soignant et des malades : une humble présence d’écoute, de compassion et d’encouragement.

À l’écoute d’un appel de notre temps

Cet appel, né du désir d’avoir des informations objectives sur la pandémie, a évolué très vite, grâce à la rencontre d’un médecin généraliste et professeur d’université, vers une invitation à être humblement présents sur le terrain en tant que bénévoles.

Cet appel a trouvé un fort écho dans le cœur des frères et sœurs et touche réellement à notre charisme. Nous n’avons donc pas eu besoin de faire mille réunions pour nous décider. L’idée a été reçue dans la générosité. Chaque soir, en effet, nous prions la « prière au Maître de la moisson » où nous demandons de pouvoir répondre aux appels de notre temps et de notre Église. D’autant plus que, dans nos intuitions de base, résumées dans le texte Jésus notre fondateur, frère Marc, le premier des frères, nous invite à être des petits frères et sœurs « tout-terrains ». Là, pour le coup, un terrain bien inconnu et nouveau s’ouvrait devant nous.

Pour nous, cet appel est aussi une manière de vivre autrement ce nouveau confinement. Durant le premier confinement, un tiers de la communauté a eu le Covid, heureusement sans trop de gravité. Avec les jeunes de l’« Année saint Jean-Baptiste », des jeunes qui font une année sabbatique dans la communauté, nous avions mis en place la transmission de nos offices et des eucharisties pour continuer à nourrir la vie spirituelle des personnes. Ces jeunes motivés avaient même lancé une petite émission, intitulé « Paix et Joie » pour découvrir le « Chemin de Lumière », une méditation sur les récits de la résurrection.

Le deuxième confinement se vit donc un peu différemment. En effet, j’ai été heureusement surpris de voir que tant de frères et sœurs se portaient bénévoles. Nous étions bien une vingtaine de frères et sœurs, avec quelques jeunes de notre nouvelle Année saint Jean-Baptiste, à suivre une formation donnée par les hygiénistes de l’hôpital ainsi qu’un petit topo sur l’écoute des malades.

Comme des pauvres

C’est avec la force d’un appel pressenti que nous avons traversé nos peurs. Non pas tellement la peur d’attraper le coronavirus, car nous avons toutes les protections nécessaires, mais plutôt l’appréhension de se rendre dans ce monde inconnu, sans avoir aucune compétence médicale. Nous y sommes allés comme des pauvres, « avec à peu près rien », si ce n’est avec un cœur simple, désirant servir humblement.

Cela me fait penser au passage de l’Évangile où Jésus envoie les apôtres comme des pauvres, avec à peu près rien (Mc 6,7-13). Jésus précise dans ce passage les conditions, le style de la mission qu’il désire. La richesse spécifique de l’apôtre, c’est la puissance d’un cœur qui aime selon l’Évangile et qui se déploie dans la rencontre.

L’étonnante force de ce « presque rien » va revenir en Mc 6,35-44 dans la multiplication des pains. « Cinq pains et deux poissons » : trois fois rien au regard de la foule et de ses besoins. Et pourtant ce peu n’est pas rien. C’est cette étonnante puissance évangélique que je voudrais mettre en lumière à travers le récit de quelques rencontres.

Le cœur humain dans les rencontres

À la fin de notre première journée de service, j’entre dans la chapelle de l’hôpital pour offrir avec tous les frères et sœurs, dans la prière, toutes les personnes rencontrées. Voilà qu’au fond de l’église, un homme est effondré en pleurs. Impossible de le calmer, son papa vient de mourir le jour précédent et sa maman est hospitalisée, malade du Covid et mourante à son tour. Il est dans un grand désarroi. C’est poignant pour moi aussi et je sens l’émotion qui me serre la gorge, une communion dans la douleur partagée.

Il sait bien que la mort fait partie de la vie, mais sa plus grande douleur est de ne pas pouvoir offrir un enterrement digne pour honorer ses parents qui ont donné tant d’amour. Je laisse un peu de silence pour lui permettre de parler un tout petit peu à travers ses sanglots. À un moment donné, il me montre un immense tatouage sur son avant-bras musclé. J’y lis : « Gloire à Dieu ». Comprenant qu’il est croyant, je lui propose de prier pour son papa et sa maman. Je tâtonne et propose aussi de donner le sacrement des malades à sa maman. Il me dit : « Tout ce qui est catholique, c’est bon. Faites... ». Le lendemain, je suis monté avec sœur Faustine dans une des unités Covid pour donner à sa maman, déjà inconsciente, le sacrement des malades.

Là où je rendais service chaque jour, pratiquement tous les patients étaient intubés et dans un état de sédation, à l’exception d’un ou deux. Un jour, j’ai visité un vieux monsieur qui avait pu quitter notre service. Durant cette brève rencontre, cette personne, toute fragile encore, était émue par la joie, bouleversée d’avoir retrouvé la vie, d’être comme ressuscitée. À nouveau, l’émotion qui te serre la gorge, une étrange communion dans la joie.

Cette humble présence consiste donc à être solidaire des joies et des peines, des espérances et des angoisses des personnes rencontrées, de porter avec compassion un peu de ce que vivent les gens. Une de mes tâches consistait aussi à accueillir, avec une infirmière, les familles. J’ai été touché par la douceur, je dirais presque, la tendresse et l’humanité avec laquelle l’infirmière faisait cet accueil. Elle m’introduisait à chaque fois auprès de la famille comme une personne disponible à l’écoute, parfois elle disait « un prêtre ».

Un jour, je devais accueillir la famille d’un patient qui était en fin de vie. La personne est décédée durant la visite. La famille savait que j’étais un religieux et désirait partager sa douleur après la visite. Dans le partage qui commence, les questions pratiques et les souvenirs se mêlent de manière chaotique. Cela va dans tous les sens. Je sens que les personnes ont besoin de s’apaiser quelque peu et je vais chercher quelques tasses de café. Ce « petit geste de presque rien », offrir une tasse de café, apaise immédiatement les personnes, et je suis témoin d’un beau petit partage familial paisible. Je sens que je dois m’éclipser pour respecter l’intimité de la famille. Ils me disent tout simplement : « Merci, Monsieur, cela nous a aidés à commencer notre deuil ». C’est avec ces paroles que nous nous quittons et que je retourne à mon service en m’émerveillant de la puissance d’une petite tasse de café donnée avec cœur et comprise comme un geste de vie.

Un matin, j’entends un infirmier dire à ses collègues : « Chouette, frère Bart est arrivé ». Je suis surpris d’entendre ces paroles. C’est fou comment en peu de temps, donc très vite, un lien s’est tissé entre nous. Un émerveillement mutuel est né. Ils sont très touchés de notre présence et posent pas mal de questions sur notre vie. Des « moines » parmi eux : cela suscite des réactions. Parfois, des situations cocasses : voilà qu’un infirmier lance un gros « M**** » en ma présence. S’en rendant compte, il dit avec l’appui d’un clin d’œil : « Oh pardon ! ».

Nous faisons des petites choses simples, mais cela semble vraiment soulager le personnel. Ils regrettent de n’avoir plus le temps de prendre de vrais moments de qualité avec les malades. Mais ils voient que nos visites apaisent certaines personnes. Dans les partages plus personnels, je perçois que la situation est très dure pour eux. Mais une force intérieure les habite : « il faut qu’on tienne pour soigner les personnes ». Je sens là, au-delà du volontarisme, une vocation. Je me rends compte que leur métier est plus qu’un boulot, c’est une vocation. Tant de gestes d’humanité à travers les soins donnés.

La situation de crise les pousse à faire corps. J’entends dans le couloir une infirmière dire : « Attends, je vais y aller... » ou une autre fois : « Tu veux que j’y aille ? ». Je vois aussi comment l’infirmière en chef veille sur chacun et chacune : « Maintenant tu vas manger et tu prends ta pause... ». Le médecin principal aussi est très sympathique. Pour mettre un peu d’humour dans le service, il est arrivé un matin habillé en « Schtroumpf » : en combinaison anti-Covid bleue et un bonnet blanc de Schtroumpf acheté pour l’occasion. Qu’est-ce que cela a fait du bien à tout le monde ! Là aussi, à nouveau, la force d’un petit rien. À travers ces rires et ces pleurs partagés, une communion est née. Le médecin en chef du service a proposé de loger les frères et sœurs chez lui et a mis à disposition sa voiture pour les trajets de chez lui à l’hôpital.

Voilà donc bien des portes qui se sont ouvertes, bien des cœurs qui se sont trouvés dans une communion de bonté. Des ponts ont été construits. Quelle joie d’entendre dire qu’ils veulent passer leur journée annuelle en équipe chez nous ! La nouvelle fournée de frères et sœurs est partie avec des tartes « faites maison » pour encourager les infirmiers, infirmières et médecins. Les frères et sœurs qui sont restés à la maison portent cette humble mission dans la prière. C’est tout aussi important. Voilà donc une humble mission communautaire en plein temps de confinement. « Avec à peu près rien », les merveilles de bonté et d’humanité se multiplient. Merci, Seigneur Jésus, pour ton Évangile toujours actuel.

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