Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Cardinal Jean-Claude Hollerich

Noëlle Hausman, s.c.m.

N°2021-1 Janvier 2021

| P. 3-8 |

Rencontre

Un jésuite évêque, et puis cardinal, est-ce si courant ? Un grand-ducal président de la Commission des évêques de l’Union européenne, c’est inédit. Un itinéraire de missionnaire au Japon, quel périple ! Le jeune « père Cardinal » a accepté avec beaucoup de simplicité de nous relater sa trajectoire et de nous partager ses visions.

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Vs Cs • Père Cardinal, vous êtes né à Differdange (1958), au Grand-Duché de Luxembourg, et vous voici à présent président de la Commission des épiscopats de la Communauté européenne, la COMECE (2018) : comment ne pas s’étonner que les ressortissants des plus petits pays occupent dans l’Église (comme en Europe), des responsabilités si universelles ?

Cardinal Jean-Claude Hollerich • C’est la dynamique du Magnificat : tout à coup, on est appelé à une position que le Seigneur donne. Comme je ne suis pas meilleur que les autres, il faut, pour que je puisse accomplir ce travail, que j’aie beaucoup de soutien, beaucoup de prières, que je sois à l’écoute du Seigneur. Quand j’étais au Japon, au début, je ne connaissais pas la langue ; c’était assez difficile d’apprendre toutes les différences de mentalités, de comportements... Très souvent je me retrouvais dans notre chapelle pour prier, afin que Dieu me montre là où Il est déjà présent, dans la culture traditionnelle, dans la culture postmoderne des jeunes, etc. ; qu’il montre où son Esprit est en train de travailler (quand je vois les statues du Bouddha et le sourire qui émane de lui, je pense que là Dieu est présent ; ne pas le remarquer serait vraiment être aveugle). Bref, il faut que ma mission soit où le Seigneur veut qu’on l’aide, et pas ailleurs.

Vs Cs • Dès 1985, vous avez rejoint cette mission du Japon, jusqu’à votre nomination par le pape François comme archevêque de Luxembourg : d’où vous est venu ce goût pour l’Orient ? L’Université Sophia, où vous avez enseigné, serait-elle un lieu d’inculturation de la foi chrétienne ou même d’évangélisation ?

Cardinal J.-Cl. Hollerich • Je suis resté au Japon 22-23 ans. J’ai fait le noviciat en Belgique, puis deux années de « régence » et puis, on m’a envoyé au Japon. À part mes études en Europe, j’ai vécu au Japon, à l’Université Sophia de Tokyo. J’ai adoré mon travail à l’Université, je n’avais jamais pensé le quitter. Je donnais des cours d’allemand au début. Je travaillais à l’école graduée pour la linguistique, puisque j’avais étudié les sciences du langage à Munich. J’ai été un des fondateurs des Études européennes et j’ai enseigné en partie la politique européenne et j’y animais un séminaire sur « culture et civilisation en Europe ».

L’inculturation de la foi se fait là-bas d’abord par beaucoup de grands jésuites que l’on a eus à l’Université, des hommes qui, du point de vue intellectuel, ont fait un travail de géants. On pourrait penser au père J. Kakichi Kadowaki avec son ouvrage Le Zen et la Bible de 1977 (chez Albin Michel en 1983). Sa traduction des Exercices spirituels de saint Ignace a été publiée dans une maison d’édition importante au Japon, ce qui n’est pas du tout donné pour tout ce qui est chrétien là-bas – les chrétiens sont une toute petite minorité, à la marge de la vie culturelle et intellectuelle du pays. C’est un grand homme que j’ai toujours admiré. On a eu d’autres grandes figures : le père Heinrich Dumoulin, un jésuite allemand ; je pense que son livre sur les arts – l’art du thé, le judo, toutes les voies (michi-dõ en japonais) est toujours un classique. On a eu le père Klaus Riesenhuber qui a traduit toute la philosophie médiévale en japonais. Des travaux énormes.

Il y a aussi une inculturation structurelle, qui se fait autrement. On a à l’Université Sophia une « Graduate School of Global Environmental Studies », un département de droit environnemental. C’est l’évangélisation qui s’opère également ainsi, une évangélisation qui est plus que proposer le baptême. Je ne dis pas que proposer le baptême n’appartient pas à l’évangélisation, je dis qu’elle est plus que ça. Et cette inculturation est aussi un lieu de conversion. J’avais le bonheur chaque année de pouvoir baptiser un, deux ou trois de mes étudiants ; et c’est naturellement une joie énorme.

Vs Cs • Quels sont aujourd’hui, en temps de pandémie et de reconfiguration des puissances mondiales, les défis que vous voyez pour l’Europe ?

Cardinal J.-Cl. Hollerich • Au début de la pandémie, c’était la catastrophe, l’Europe avait complètement disparu des radars, et puis, elle est revenue. Et je pense qu’elle fait plutôt bien, mais il y a toujours des pas à franchir en matière de politique. Il ne faut pas que l’Europe devienne une puissance comme les autres. Ce n’est pas par hasard que le Pape en parle tout au début de Fratelli tutti (n°10). Il y voit un exemple parce que la politique européenne, même avec toutes ses erreurs (comme dans toutes les politiques), est quand même dans cette « fratellance » universelle ; et c’est très important qu’elle y reste. Un grand danger maintenant, c’est l’égoïsme, les égoïsmes nationaux partout. Je pense qu’il y a aussi un grand défi avec la Hongrie et la Pologne, mais je ne le définirais pas comme dans la plupart des journaux, je dirais plutôt que nous avons besoin de beaucoup, beaucoup, de dialogue pour que nous nous comprenions les uns les autres. Et ce dialogue doit être mené avec beaucoup de patience et d’ouverture, de part et d’autre.

Je suis très inquiet au sujet de la politique d’immigration des réfugiés. C’est bien qu’il y ait une régulation ; mais je suis en contact constant avec une équipe italienne qui avait un bateau de sauvetage et les rapports que je reçois, parfois les alarmes, disent que beaucoup de gens meurent en Méditerranée, beaucoup trop. Et Frontex (l’agence européenne de gardes-frontières) joue un rôle néfaste, il faut le dire à voix haute, c’est inadmissible et à l’opposé de ces valeurs européennes dont on parle toujours. L’Europe est liée à un idéal et, si on le trahit, la construction de l’Europe n’avancera plus.

Vs Cs • Quelle part peuvent y prendre les religieux et les autres consacrés d’Europe ?

Cardinal J.-Cl. Hollerich • En général, les religieux et religieuses ont une mission prophétique, qui n’est pas de faire de grandes annonces, etc., mais il s’agit de vivre sa foi, d’aller sur son chemin avec grande simplicité et d’oser dire ce qui doit être dit. La voix des religieux et religieuses est très importante parce qu’elle est moins conditionnée par les politiques. Même nous comme évêques – j’espère que je ne tombe pas dans cette tentation – nous devons entrer dans des considérations politiques, de temps en temps ; même le Saint Siège doit le faire. La menace, c’est qu’on ne voie plus la lueur de l’Évangile, et je pense que c’est justement aux religieux et religieuses de faire briller cette lumière de l’Évangile dans toute sa clarté.

Vs Cs • La lettre du Pape François au Cardinal Parolin, du 27 octobre 2020, ajoute-t-elle quelque chose aux interventions pontificales récentes, par exemple quand le Saint Père prône une « saine laïcité » ?

Cardinal J.-Cl. Hollerich • On ne peut plus faire un retour vers l’État chrétien ou l’État de majorité chrétienne. Pour construire l’Église, il faut naturellement être basé sur nos traditions, mais il ne faut pas se tourner vers le passé. Apparemment, les Égyptiens ont situé l’avenir derrière eux et le passé devant eux. Ils avaient une autre manière de compter le temps que nous. J’ai parfois l’impression que l’Église devient égyptienne. On regarde le passé avec étonnement : que c’était beau ! Et alors, on a la tentation de ne pas vivre le présent pour construire l’avenir et on n’est plus dans une Église chrétienne. Nous n’habitons plus dans des pays chrétiens, donc, une certaine laïcité est nécessaire, mais il faut que ce soit une laïcité qui respecte les religions, qui soit en dialogue avec les religions. Ce qui se passe en France à propos des cultes m’inquiète, cela renforcera la tendance du vote des catholiques à aller vers l’extrême-droite ; ce n’est pas très intelligent. Je suis content que chez nous à Luxembourg, on laisse les églises et les cultes aux cultes ; et c’est donc nous, les responsables des cultes, qui décidons.

Vs Cs • Voulez-vous ajouter quelque chose pour les lecteurs de notre Revue... (car vous lisez la Revue, n’est-ce pas ?)

Cardinal J.-Cl. Hollerich • Je n’ai malheureusement pas beaucoup le temps de lire, ce qui ne me réjouit pas. Voici ce que je pense : nous vivons dans une période de transition de civilisation ; et on n’est pas assez conscients de cela. Beaucoup de structures ecclésiales dues à la civilisation gréco-romaine, à la source hellénistique, etc., à notre manière de penser la religion, sont en train de changer. On a actuellement dans l’Église, surtout dans les mouvements traditionnels où il y a beaucoup de valeurs que je partage, quelque chose d’extrêmement postmoderne qui se cache dans les traditions et un individualisme vraiment très, très grand. N’oublions pas qu’en communiant au corps et au sang du Christ, nous communions en Église et que l’Église est constituée corps du Christ par cet acte. Donc, c’est plus qu’un acte de piété personnelle – ce n’est pas « notre messe », c’est celle du Christ. Alors, ce qu’il faut, c’est la volonté et le goût de vivre l’Évangile chaque jour et c’est cela qui donnera un nouveau visage à l’Église.

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