Éclairer et accompagner des engagements toujours plus évangéliques
dans toutes les formes de la vie consacrée

Abus spirituels ordinaires

12/022026 Noëlle Hausman

Après la publication du « Rapport de la Commission Indépendante sur les Abus spirituels et les Emprises Psychologiques au sein des Bénédictines du Sacré-Cœur de Montmartre (CIASEP-BSCM ») [1] – que de majuscules dans ce long titre –, après la mise à l’écart de deux frères capucins du Couvent Saint-Antoine de Bruxelles pour des motifs qu’on devine similaires [2], en marge d’autres « affaires » comme celles de Gaël Giraud s.j. [3], la lancinante question des abus et emprises dans la vie religieuse et/ou consacrée découvre peu à peu ses racines, celles des abus spirituels, parfois sacramentels (ou sacramentaux, dans certains exorcismes).

Comment y échapper, quand on apparaît au quotidien garant de relations qui ne sont pas seulement fraternelles, mais semblent comme inspirées d’en-haut ? La posture du prêtre ou de la personne consacrée dans des relations asymétriques (étudiants, participants à des groupes à tâches, accompagnés) peut constituer par elle-même un malentendu : « j’ai découvert ce que vous cherchez, je suis dépositaire d’un savoir qui vous attend, je suis même chargé(e) de vous le communiquer de toutes les manières possibles : intellectuellement déjà, spirituellement aussi ». Et voilà comment s’installe la séduction des esprits, plus enclins qu’on ne le pense à se laisser berner par des lumières réputées vivifiantes.

On voudrait se centrer ici sur la fascination qu’exerce sur des intelligences malléables (on n’a pas dit jeunes) la puissance de figures brillantes dans leur domaine, à tout le moins aux yeux de ceux qui les admirent pour leur faconde, leur réputation subtilement revendiquée, leur apparent désintérêt pour les cheminements habituels des apprentissages convenus, leurs audaces insolites. Ces étoiles attirent, elles entraînent à leur suite les chercheurs d’un sens plus haut, d’une profondeur nouvelle, d’une voie meilleure – et c’est misère de se rendre compte plus tard que leur éclat si grand venait principalement de ce que nous leur prêtions d’exceptionnel. Et de l’autre côté de la relation, comment se maintenir dans l’ombre quand on sait, d’un savoir qui rend solitaire, que l’attente souvent disproportionnée d’autrui correspond à une carence d’instruction ou d’expérience qu’on pourrait, croit-on, si facilement combler ?

Et quand cet excès et ce manque s’emmembrent de spiritualité, parce la situation est vécue dans une société croyante (comme l’Église), où tous voudraient se référer à plus grand qu’eux, comment arriver à faire entendre qu’il s’agit au contraire de trouver dans ce qui semble le plus insignifiant, le vrai sens d’une destinée qui se mesure plutôt à la capacité de descendre, de s’effacer, de toucher terre enfin ? L’obéissance, la chasteté, la pauvreté où se récapitulent (ainsi : descendre, s’effacer, toucher terre) les conseils évangéliques ne sont rien d’autre que l’avers d’une médaille qui porte à son revers le nom de l’émissaire. Son apparente absence requiert le respect en corps et en âme de tous ceux qu’il confie pour un moment aux soins des « sachants », commis ou pas à ce service ; et pour ceux-là s’impose la mémoire vive qu’ils ne sont à la source de rien.

Quand les attentes inconsidérées rejoignent les générosités de façade, comment déjouer la tentation du retour sur soi des protagonistes, flattés, les uns d’être entendus, les autres d’avoir trouvé leur destinataires ? Ce processus bien connu dans les relations académiques est déjà stérilisant pour la pensée. S’il s’agit de responsabilité spirituelle à confier ou à porter, est-il possible d’éviter le piège d’un attachement qui grandit à mesure de l’intimité des sujets évoqués dans l’échange des paroles, et parfois dans le geste sacramentel – on pense ici à l’impossible sacrement de la réconciliation, si risqué par la proximité intérieure et extérieure qu’il requiert dans sa forme individuelle ? Comment la liberté peut-elle grandir, de part et d’autre, dans une relation spirituelle, sans traverser les affres d’une forme d’idolâtrie qui voit dans le conseiller-guide un sauveur, et dans le disciple-suiveur, le requérant d’une puissance magiquement opérante ?

Ces obscurités de la relation spirituelle doivent être portées ailleurs que dans la communication duelle ; il faut que chaque partie puisse interroger sur de telles opacités d’autres intervenants, fussent-ils extérieurs à nos croyances. Les ressources de la tradition ne suffiront pas à éclairer le passage, surtout si on entend, dans les amitiés célèbres (qu’elles soient mixtes ou féminines ou masculines), non pas l’histoire mais le mythe, et dans les commentaires de l’Écriture inspirée, la trajectoire d’un désir qui se satisfait de retomber sur lui-même, au lieu d’être, comme le sens littéral le montrerait s’il était pris au sérieux, le lieu du dépouillement et du déplacement des meilleures attentes. Lisons-nous d’assez près les Évangiles par exemple, pour prendre la mesure du déniaisement qu’opère le Christ en ses disciples, quant à leurs espérances les plus religieusement fondées ?

Il faut certes s’interroger sur l’athéisme pratique toujours impliqué quand on s’approche des âmes sans en avoir reçu la charge ou la mission. Mais quand sont réunies les conditions du bon sens et du sens ecclésial tout ensemble, là encore guette la négation de l’Esprit saint. Dans les discernements les plus simples – s’ils existent – la confiance peut être trompée, l’image de Dieu pervertie, et les protagonistes livrés à leurs fantasmes de puissance ou de fragilité, des deux côtés de la relation. Normalement, le malaise de l’entourage, s’il est attentif, donne de pressentir qu’une fausse route s’est engagée, et, quand il est encore temps, d’en avertir les acteurs ou leurs commettants. Mais « les soucis de la vie », comme dit la parabole (Lc 8,14) peuvent « étouffer » l’appréhension, qui n’arrive pas à maturité.

La résistance farouche à toute remise en cause, même légère, doit alerter sur la profondeur de l’emprise (souvent réciproque). Une vigilance bienveillante peut pourtant empêcher que les voies risquées ne deviennent des impasses douloureuses. Nous sommes sans doute tous manipulateurs et tous manipulés, mais ce n’est pas une raison pour s’enferrer dans la posture, alors qu’on le voit chaque jour, l’humilité de paroles fraternelles peut détendre les nœuds qui allaient se former, et permettre de trouver des modes plus humains, plus incarnés aussi, de soutien mutuel. C’est l’allégorie que je retiendrai ici : chacun est donné à l’autre pour l’aider à porter (lui-même) ses carences, mais aussi à découvrir ses virtualités, c’est-à-dire ses forces vitales qui seules passeront la mort. N’est-ce pas ce qui est espéré ?

[2Voir l’excellente enquête de Vincent Delcorps et son éditorial dans le magazine Dimanche du 27 janvier 2026

[3Voir l’enquête de Flore Pierson dans La Vie du 17 décembre 2025, et le droit de réponse moins convaincant de l’intéressé (2 janvier).

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