Assemblée 2025 de la CORREF à Lourdes
L’espérance, un engagement pour la vie religieuse
08/122025 Joseph Famerée
Le père Joseph Famerée, provincial des pères du Sacré-Cœur (Dehon), co-président du Groupe des Dombes et professeur émérite de théologie à l’UC Louvain, était présent à la récente assemblée de la CORREF. Nous le remercions de nous en avoir offert cette chronique, à partager largement.
La Conférence des Religieux et Religieuses de France (CORREF) a tenu son assemblée générale bisannuelle à Lourdes, du 17 au 22 novembre 2025. Son thème était dans la ligne du Jubilé de cette année : « L’espérance, un engagement pour la vie religieuse ». Les deux premiers jours étaient répartis en une matinée de réflexion sur la vie religieuse en lien avec l’espérance et une après-midi consacrée à l’assemblée statutaire.
Le 18 novembre, après les laudes et l’Eucharistie quotidiennes à la Basilique du Rosaire, Sœur Véronique Margron, présidente en fin de deuxième et dernier mandat, ouvrait l’assemblée et introduisait la conférence inaugurale du frère Adrien Candiard, o.p. (Institut d’Études orientales du Caire). Celle-ci s’intitulait audacieusement : « Qu’a-t-on fait de l’obéissance ? », sans doute le point le plus sensible et délicat de la vie religieuse et de ses vœux. Si on met en question l’obéissance, que reste-t-il de la vie religieuse ? Tout acte d’autorité peut-il être lu comme un abus, une subordination des personnes ? A. Candiard discerne une montée de l’amertume vis-à-vis des supérieurs, une espérance déçue de ne pas avoir trouvé le bonheur comme une réalisation de soi. Or, le bonheur au sens religieux n’est pas le bonheur par la réussite ou le succès. Devant l’impasse désespérante de l’amertume, il reste à ouvrir la Bible, à lire les deux chapitres du livre d’Aggée, qui peut nous aider à sortir de la crise, ici celle du retour d’exil à Jérusalem, lequel n’est pas aussi facile que prévu. Aggée reproche aux habitants de Jérusalem de penser d’abord à eux-mêmes avant de penser à Dieu. Une vie épanouissante n’est possible que par le décentrement. Ce qui est sérieux en nous, ce n’est pas ce que je réussis, c’est ce que Dieu y fait. Il ne s’agit pas tant de réussir sa vie que de réussir à vivre. La vie religieuse est une école du don de soi, mais pour « se donner », il faut ne pas se laisser voler sa vie, ce qui est précisément le plus grave dans les abus : le Christ a donné sa vie, mais nul ne l’a prise. Ce que propose Aggée, c’est de rebâtir le temple, d’apprendre à se donner en vérité sans chercher le succès.
Le 19 novembre au matin, au lendemain d’une après-midi plus administrative (rapport moral de la CORREF, préparation des élections du conseil de la CORREF), l’Édito de Frédéric Mounier et une nouvelle conférence, celle d’Emanuelle Pastore, ont nourri la méditation des quelque 350 participants. Cette dernière, membre de Regnum Christi et enseignante à l’Institut catholique de Paris, a proposé un parcours d’espérance avec six femmes de la Bible (rester [dans l’Église] ou partir ?) : la vie qui veut vivre ! Il s’agit de femmes adoptant des attitudes contrastées : Vasti (la reine rebelle) et Esther (la Juive apparemment soumise, qui deviendra la nouvelle reine et, par le choix de l’obéissance, obtiendra le salut d’Israël) ; Orpa et Ruth (l’étrangère qui, par le choix de la pauvreté, restera fidèle à sa belle-mère Noémi et son amie, débordante de bonté, contrairement à Orpa) ; Marthe et Marie qui, sans être opposables, sont, par le choix de la vie (chasteté), le jardin de Béthanie par lequel Jésus entre dans sa Passion (Jn 12,24 : le grain-Jésus meurt en terre pour une autre fécondité, il ne reste pas seul ; par l’effusion sans compter du parfum, Marie annonce une surabondance de vie). Ces six femmes reflètent ce que nous sommes.
L’après-midi, après une rencontre de groupe très intéressante (« La personne que je suis devenue » depuis que je suis supérieur-e), vint la présentation du rapport financier, enfin, après les vêpres et le dîner, un très beau concert poétique, une lecture musicale du « Cantique des cantiques », interprété par Théophile Choquet, comédien, et Leyli Karryeva, musicienne (violon et instruments turkmènes).
La journée du jeudi 20 novembre fut spéciale, tout entière consacrée à la question des abus, à commencer par la prière introductive tissée de la voix des victimes. On commença avec une présentation du rapport d’étude « Faire face, le monde religieux en France après la CIASE », élaboré par Véronique Le Goaziou et Sylvette Toche. À côté des nombreuses mesures positives qui ont été prises, il reste un point aveugle chez les religieux hommes (il y a beaucoup plus d’abuseurs hommes que femmes) : leur masculinité est un impensé. Dans la même ligne, la réalité genrée n’épargne pas la vie religieuse, alors qu’elle aurait peut-être pu être dépassée au nom de la fraternité/sororité. « Comme s’il n’y avait pas de corps chez vous, religieux et religieuses... » (Véronique Le Goaziou).
L’après-midi, Antoine Garapon et Maylis Kapellhoff-Lançon ont tenu une conférence intitulée : « Ce que la Commission Reconnaissance et Réparation (CRR) a appris des violences sexuelles dans nos congrégations et de son accompagnement des victimes ». Antoine Garapon a souligné la caractère « in-nommable » (au sens étymologique) de la sexualité (il faut trouver les mots pour en parler), ainsi que le caractère irréparable de la violence sexuelle exercée sur un enfant. Le don d’argent confère de la réalité à ce processus de reconnaissance et réparation. Il rend aux victimes une capacité de donner. Maylis Kapellhoff-Lançon, pour sa part, souligne la puissance de l’écoute et de la nomination des choses. Accueillir les récits des victimes, c’est leur permettre de répondre à leur inquiétude : « Suis-je définitivement coupé de l’humanité pour ne pas avoir su protéger mon intégrité physique ? ». Dans cette tragédie, demeure la grande contradiction : « Comment une Église chargée d’apporter le salut a-t-elle pu apporter la mort ? »
Des témoins ont alors pris la parole (Christine, Sylvie et Bertrand) et témoigné de tout ce qu’ils ont vécu devant les quelques 300 responsables religieux. Tous les trois ont insisté sur l’importance d’être reconnus et crus par les instituts.
Le soir, il était encore possible d’avoir des rencontres thématiques : interculturalité, zones en conflit, gouvernance, ordres vieillissants (CORREF & Compagnie)…
Le 21 novembre, la matinée était consacrée à des témoignages d’espérance vécue en des situations difficiles : au cœur de l’accomplissement ou de la fin d’une congrégation religieuse (Sœur Anne Minguet, religieuse de l’Éducation chrétienne), au sein des violences sexuelles (Thierry Dobbelstein, s.j.), au sein des drames géopolitiques (Sœur Marie-Antoinette Saadé, sœurs maronites de la Sainte Famille du Liban) et au cœur de la pauvreté (Sœur Claude-Chrystelle Bonvin, petite sœur de Jésus).
La première partie de l’après-midi fut dédiée à l’élection des huit membres masculins et des huit membres féminins du Conseil de la CORREF, celui-ci devant le soir élire les trois membres du bureau, c’est-à-dire, apprendra-t-on le lendemain, le président, le P. Jean-Pascal Lombart (Congrégation du Saint-Esprit), et deux vice-présidentes, Sœur Marie-Laure Dénès (Congrégation romaine de Saint Dominique), et Sœur Ann Almodovar (Filles du Saint-Esprit). Ensuite, Anne de Richecour présenta « CORREF & Compagnie, une réponse fraternelle pour les instituts en fragilité ». Enfin, Mgr Emmanuel Tois, évêque référent pour la vie religieuse, a exprimé ce qui l’avait touché au cours de cette semaine : le goût affirmé pour la Parole de Dieu ; un ébranlement à l’écoute d’A. Candiard, comme de Véronique Le Goaziou et Sylvette Toche ; il s’est dit secoué par toute la journée du jeudi consacrée aux victimes et à la question de la lutte contre les abus ; il a enfin constaté la nécessité de progresser dans la connaissance mutuelle entre consacrés et évêques (ou prêtres diocésains).
La dernière matinée, celle du samedi 22 novembre, carte blanche avait été donnée à Constantin Sigov, philosophe ukrainien : « Ensemble face à l’avenir, l’Ukraine nous convoque ». Tout au long de son intervention, il a montré combien l’agression russe était une guerre de civilisation, contre la démocratie, et combien la résistance ne pouvait être qu’un combat spirituel. Anne-Marie Pelletier, qui l’accompagnait, a tenu des propos lumineux : Comment ne pas laisser mourir la confiance ? – En nous rappelant que nous sommes chrétiens, que nous sommes du Christ ressuscité. C’est le moment ou jamais d’être chrétien en esprit et en vérité dans ce monde anxiogène. Recevons de l’Ukraine l’énergie de la confiance, résistons avec Vassili Grossman, juif ukrainien décédé en 1964, auteur de Vie et Destin.
Le tout se termina par le mot de la nouvelle présidence. Tout en souhaitant bon vent à celle-ci, on ne peut que remercier très chaleureusement l’ancienne présidence pour son dynamisme et sa créativité.