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Chercher Dieu du regard, en l’autre

Une lecture théologique des écrits de Christian de Chergé

Paolo Tovo

Cet ouvrage est la version remaniée et condensée d’une thèse soutenue en 2023 aux Facultés Loyola de Paris. L’auteur est parvenu à faire l’économie d’une trop grande technicité – ce qui est une gageure lorsqu’il s’agit d’éditer une thèse doctorale –, et quoique pourvu de 898 notes en 242 pages, le livre se lit fort aisément. S’il s’agit bien d’explorer la théologie des écrits de Christian de Chergé, ceux-ci ne sont jamais « hors sol ». Ils émanent d’une vie, d’une réalité qui précède le discours. Et cette réalité est avant tout celle d’une petite communauté monastique cistercienne vivant en terre d’Islam, vivant avec les croyants de l’Islam. Celui qui en fut le prieur au cours des douze dernières années avant l’enlèvement et la fin tragique de sept de ses membres, n’a cessé de s’interroger sur le sens de cette présence, sur les dimensions du Salut pour tous, sur le dialogue entre croyants (plutôt qu’entre religions, ce que l’auteur aurait peut-être pu souligner davantage), la signification de l’Église etc. « Sa manière de développer une pensée théologique n’est pas abstraite, mais toujours en contexte. S’il réfléchit sur la théologie et ses fonctions, s’il réfléchit théologiquement sur les religions et sur le dialogue, c’est toujours en partant de sa vocation et de son expérience personnelle, d’une vie monastique communautaire au sein d’une Église enracinée et immergée dans un peuple de croyants musulmans » (p. 157).

P. Tovo scrute particulièrement ce qu’il en est de la christologie et de l’ecclésiologie dans la vision de Ch. de Chergé. Reprenant la distinction faite jadis par S. Breton entre une vérité ontologique et une vérité odologique, l’auteur situe assez clairement la démarche du prieur du côté de la vérité comme chemin(ement) vers le Mystère. C’est ainsi qu’il consacre une partie du 4e chapitre au « chemin comme clé de lecture de l’œuvre de Christian de Chergé » (p. 144-156). La christologie se trouve singulièrement enrichie du fait que « l’autre croyant », celui qui croit différemment, ouvre de nouveaux espaces de questionnements et de compréhension du fait du Christ. Ainsi, dès le début des années 1980, Ch. de Chergé soulignait à la suite d’un document des évêques d’Afrique du Nord « la nécessité de nous laisser porter sans réticence rationnelle vers une perspective de foi plus large en sachant quitter le paysage familier des certitudes religieuses acquises dans une première formation chrétienne, ainsi que le langage qui les véhicule. Il faut savoir entrer avec audace dans un autre paysage qui permette de chercher Dieu du regard, en l’autre » (p. 196).

La vision ecclésiologique du prieur de N.D. de l’Atlas est, elle aussi, marquée par la situation concrète de sa petite communauté monastique, insérée dans un corps ecclésial lui aussi minoritaire et situé à l’intérieur d’une société de croyants musulmans. « La communauté monastique (…) marche avec l’Église et le peuple qui l’accueillent » (p. 232). Sa pensée, enracinée dans les textes du concile Vatican II vers lesquels il ne cesse de revenir, va s’élargissant dans un dynamisme d’inclusion qui lui permet de voir l’ecclesia bien au-delà des frontières visible de l’Église catholique romaine. Ainsi écrit-il avec audace : « L’expérience spirituelle de l’Islam est nécessaire à la manifestation d’une Église UNE, SAINTE, CATHOLIQUE » (p. 232). Sa vision n’est pas sans rappeler celle qu’exprime saint Irénée dans l’image de l’Église comme « caravane (συνοδία) de frères » (AH III,4,3). Il suffit de lire le chapitre donné à la communauté le 1er septembre 1985 pour s’en convaincre [1].

Ces deux thèmes de la christologie et de l’ecclésiologie ne disent pas tout de la très riche pensée de Christian de Chergé, l’auteur en convient. Et il invite d’ailleurs les chercheurs à poursuivre cet effort de mise en lumière déjà commencé avant lui par Ch. Salenson et J.-F. Petit entre autres (cf. p. 242-243). Aux thèmes que P. Tovo énumère, nous voudrions ajouter deux éléments qui nous semblent fort intéressants et ont encore été peu étudiés jusqu’aujourd’hui : la pastorale de discernement mise en œuvre par le prieur et sa communauté pour parvenir à la décision commune de rester en Algérie, et l’expérience mystique (ou l’expérience « de Dieu ») comme lieu de rencontre inter-religieuse. On pourrait trouver là des clés pour les défis actuels de la pastorale missionnaire, nous semble-t-il.

Il manque peut-être à cet ouvrage quelques indices pour en faciliter encore davantage la consultation. Il n’en demeure pas moins qu’il vaut vraiment la peine de traverser cette étude pour approfondir et mettre en lumière les racines de la vie et de l’engagement de Christian et de ses frères dans leur suite du Christ en terre d’Islam. En cette année qui marque le trentième anniversaire de leur passage vers le Ciel, c’est une belle occasion de revenir vers eux et de les retrouver.

[1« Dès ses débuts, l’Église a un accent étranger », « Paroissienne » du monde, l’Église est perçue comme étrangère », « L’Église est la “Promise”, la “Promise” de l’Étranger » etc. cf. Dieu pour tout jour. Chapitres de Père Christian de Chergé à la communauté de Tibhirine (1985-1996), 2e éd. revue et augmentée, Montjoyer, Abbaye Notre-Dame d’Aiguebelle, 2006, p. 48-52.

Academic Press, Fribourg, juin 2025

296 pages · 22,00 EUR

Dimensions : 15,5 x 23 cm

ISBN : 9782889810758

9782889810758

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