Au fil de ces pages, Ch. Theobald conduit son lecteur de manière très pédagogique pour entrer dans l’intelligence et les enjeux du processus synodal en cours – on fera cependant remarquer que la pédagogie de l’auteur ne rime pas toujours avec simplicité, à tel point qu’il faut parfois s’y reprendre à plusieurs fois pour entrer dans son raisonnement.
Le synode se veut un processus d’écoute « stéréophonique » de la parole de Dieu d’une part et de la parole du frère dans la conversation dans l’Esprit, de l’autre. C’est pourquoi Theobald ouvre son parcours par une écoute attentive de l’Écriture qui va faire percevoir la centralité du « chemin » dans la vie chrétienne et dans l’Alliance telle que nous l’avons héritée du Premier Testament. Il est essentiel pour que les conversations synodales portent du fruit qu’elle ne soient pas simplement un échange d’idée, mais que la Parole de Dieu, « redonne la parole » au croyant. Une chose étonnante dans ce premier chapitre est que les allusions à Actes 15 sont nombreuses sans, toutefois, que le « concile de Jérusalem » fasse l’objet d’une étude approfondie. C’est dommage.
Ayant ouvert l’oreille à la Parole, le lecteur se trouve à pied d’œuvre pour tenter de comprendre un aspect central de la pensée du pape François, à savoir la dimension constitutive de la synodalité pour l’Église (chapitre 2). Ce chapitre est peut-être le plus dense théologiquement et demande d’être lu patiemment, plume à la main. L’A. se situe clairement dans le sillage de Vatican II et montre sans ambages les limites du texte conciliaire et les enjeux de sa réception. Il y insiste dès le début sur les deux pans de la thèse fondamentale du pape François : synodalité et ministère. La dimension constitutive de la synodalité devient, ce faisant, le cadre adéquat pour comprendre l’exercice du ministère apostolique. L’un ne va certainement pas sans l’autre. Au cœur de la réflexion se situe l’égale dignité de tous les baptisés, fondée, selon lui sur le sens de la foi des fidèles. De manière un peu abrupte et qui demanderait à être plus détaillée, l’A. invite à faire avancer la réflexion « en partant désormais, non pas du “sacerdoce commun des fidèles”, mais de leur participation au “ministère prophétique du Christ” » (p.42). Dans ce chapitre, Theobald aborde des questions qui sont capitales : penser l’exercice du ministère au cœur du peuple de Dieu et à l’intérieur de sa vie globale, animée par l’Esprit qui distribue ses charismes les plus divers. Invitant à la relation fraternelle entre les ministres et les autres membres du peuple de Dieu, il veut situer le magistère non pas “au-dessus”, mais à l’intérieur du sens surnaturel de la foi du peuple de Dieu. Il s’agit, ayant reconnu l’égalité baptismale de tous, de comprendre l’Église comme une communauté de sujets, animés par le même Esprit et de retrouver le sens du ministère de présidence, plus que d’un « pouvoir sacré » aux relents grégoriens que l’on peut encore percevoir dans Lumen Gentium.
Le chapitre 3, que l’A. considère comme central, est aussi le plus long. Après avoir donné les fondements de la dimension constitutive de la synodalité, il cherche à en percevoir l’exercice concret. Pour cela, il convient de passer de la célébration d’événements synodaux à un véritable processus. Dans ce chapitre, l’A. se livre à une véritable description analytique du processus mis en place pour l’actuel synode sur la synodalité. Il se fonde sur les textes émis par le secrétariat du synode et sur les remontées nationales et continentales. Cela lui permet aussi de mettre au jour les complexités et les résistances qui sont à l’œuvre. Il n’est tout d’abord pas évident de garder aux différentes synthèses leur caractère vivant afin de garantir un processus complet d’écoute, depuis la base jusqu’à la célébration de l’assemblée synodale. Par ailleurs, si l’on veut vraiment faire droit à l’écoute des Églises locales, il faut accepter les différences, voire les oppositions culturelles qui vont se manifester et que l’on ne pourra pas niveler au prétexte de l’unité -parfois abstraite – de notre foi commune. Il faut alors accepter de partir du chemin de l’Église dans l’histoire. Cela signifie-t-il pour autant qu’on renonce à toute unité et à toute universalité ? Certainement pas. On se trouve finalement face au changement de paradigme que le Pape François appelle de ses vœux pour la théologie : aller au cœur des cultures, d’une part parce que c’est là que se forment les paradigmes, de l’autre, afin d’accompagner les processus culturels.
Il faut alors tirer toutes les conséquences de cette synodalité constitutive vécue comme un processus et non comme un événement, et entrer dans « un chemin de conversion spirituelle et institutionnelle » (chapitre 4). Theobald montre comment il peut y avoir une opposition entre les partisans de la « réforme » institutionnelle et ceux de la « conversion » personnelle. Or, l’une ne va pas sans l’autre. L’A. a montré au chapitre précédent toutes les résistances. Celles-ci sont d’abord intérieures et vaincues par l’invocation de l’Esprit Saint et l’entrée dans le chemin de « conversation dans l’Esprit ». Mais ceci doit précisément s’incarner dans des manières concrètes d’être Église : prise en compte de l’égalité baptismale ; réflexion profonde sur l’exercice du ministère, le magistère et la primauté pontificale, par exemple. Au-delà des sujets à traiter, il apparaît urgent de déployer une ecclésiologie pneumatique qui fasse droit à la dimension constitutive de l’Esprit dans l’Église afin de dépasser les oppositions entre intérieur et structure, charisme et institution, réforme et conversion. En tous cas, Theobald pointe bien ici le combat spirituel qui est à l’œuvre et montre toutes les voies de créativité qui pourraient être mises en œuvre afin de surmonter les craintes et les oppositions.
Prenant un peu de recul sur son itinéraire, Ch. Theobald s’interroge enfin sur le rapport du Synode à la Tradition chrétienne et, plus largement, sur les enjeux de l’avenir de l’Église au regard de cette même Tradition (chapitre V). Pour ce faire, il convient de requestionner le concept de tradition. Loin de l’enfermer dans la vision statique d’un contenu à garder, il s’agit de redécouvrir l’aspect dynamique et créatif de la transmission de la foi en des contextes qui sont inédits. Pour reprendre la parole de François, on ne se trouve pas seulement à une époque de changement, mais à un changement d’époque. S’appuyant sur Rahner et Lafont, l’auteur montre à quel point la réception de Vatican II se situe à une période charnière de l’histoire de l’Église. Une situation analogue à ce qu’elle a pu vivre lors du « Concile de Jérusalem ». Il s’agit donc de pouvoir resituer la nouveauté devant laquelle l’Église est placée, dans le dynamisme de l’histoire du salut. Ce à quoi participe l’enjeu de la synodalité. Theobald plaide donc pour un retour aux sources, afin « d’inscrire le synode dans la structure tripolaire de la Tradition » (p.169). C’est à partir de là que l’on pourra « recadrer la foi » et « reconfigurer l’Eglise », dans un dialogue constant entre les Écritures et la culture contemporaine dans et pour laquelle l’Église existe.
On peut éprouver un certain vertige devant les enjeux que Theobald nous présente. L’enjeu du Synode sur la synodalité touche l’être et la mission de l’Église dans le monde de ce temps. C’est bien pourquoi il suscite tant de résistances qu’il faut pouvoir lire à l’aune de l’histoire du salut et du combat spirituel propre à notre époque.
Écrit en plein cœur du synode, l’ouvrage apporte un éclairage incomparable, mais pose autant de questions. L’articulation entre la synodalité et l’exercice du ministère hiérarchique, telle qu’elle est présentée au chapitre II, représente le point névralgique de l’argumentation théologique, même si certaines assertions de l’A. mériteraient d’être discutées plus avant, comme par exemple l’articulation entre la collégialité et la synodalité ou le passage du sacerdoce commun au ministère prophétique des fidèles.
[NDLR : Une nouvelle édition de l’ouvrage (rapidement épuisé) est parue en mars 2024.]
Collection Forum
Salvator, Paris, octobre 2023
192 pages · 18,00 EUR
Dimensions : 14,5 x 22 cm
ISBN : 9782706725623