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Et tu ne réponds pas

Une théologie de la prière

Patrick Royannais

Le titre est paradoxal pour un livre sur la prière, et il donne dès l’abord à son lecteur cette assurance : cette fois-ci, on ne lui donnera pas la méthode infaillible pour bien prier, on ne lui expliquera pas non plus comment Dieu répond toujours à ses prières, même si, ou bien encore justement parce qu’il ne le perçoit pas. Une chance, peut-être, de sortir de discours convenus qui découragent bien souvent ceux qui cherchent honnêtement à prier.

Sous-titré Une théologie de la prière, le livre de Patrick Royannais fait droit à l’expérience que le psalmiste formule sans détours : j’appelle et tu ne réponds pas (Ps 22,3). Confrontés à ce silence déroutant, nous sommes invités à nous demander ce que prier veut dire.

Un premier chapitre interroge le Dieu provident : si prier c’est demander (que ce soit du pain ou l’Esprit Saint), nous voici devant Dieu, inquiets de savoir comment nous y prendre. Faut-il donner d’abord, faire sa prière, apporter l’offrande d’une vie bonne, ou autre chose encore ? En s’appuyant sur la lecture de Genèse 22 par Marie Balmary et bien d’autres dans son sillage, l’auteur fait apparaître qu’Abraham découvre un Dieu qui ne lui demande pas la mort de son fils, mais plutôt le renoncement à ses fausses images de Dieu et de lui-même.

Alors, si Dieu se donne toujours le premier, qu’allons-nous recevoir ? Il faut rendre compte de la Providence dans un monde où Dieu n’intervient pas (p. 46), parce qu’il respecte l’autonomie des réalités terrestres. En s’appuyant notamment sur la pensée de Rahner, l’auteur souligne que Dieu ne donne ni ceci, ni cela : il se donne lui-même. Plus précisément son être même est don, auto-communication de ce qu’il est. La Providence n’est pas une qualité divine, quelque chose qui n’est pas [Dieu], quelque chose d’extérieur à lui. C’est lui-même. (p. 57-58).

Il faut alors reconsidérer notre langage sur la prière. Certes, il est beau de parler de celle-ci comme d’un dialogue entre l’âme et Dieu, car cela évoque une intimité confiante. Mais Jean de la Croix rappelle aussi avec force que Dieu nous a déjà tout dit en son Fils. S’il y a dialogue, c’est peut-être plutôt notre vie qui est réponse à la parole première de Dieu, qui nous appelle à l’existence en disant : il est bon que tu vives.

Prier, c’est donc pour rien, en un sens. Le chemin indiqué par Jean de la Croix, cherchant Dieu dans la nuit, prémunit contre toute illusion : on ne capte pas Dieu, ni par l’élan de sa sensibilité, ni par autre chose. Sur ce chemin-là, l’ennui, l’aridité, l’absence de grands élans nous dépouillent un peu de nous-mêmes. De façon plus incisive encore, l’auteur invite à ne pas éluder la perte des repères. Nous sommes sortis d’un monde où l’on pouvait croire que Dieu expliquait tout, et il faut accepter cette situation. Au contraire, si la foi devient une boussole de substitution, il y a fort à parier qu’on se fourvoie (p. 154).

Tu ne réponds pas… C’est assurément un bon titre pour un livre qui secoue des idées reçues sur la prière. Mais le titre résiste, comme la parole du psalmiste : sa prière est justement ce cri vers Dieu, ce refus d’en rester là. Devant l’injustice, le malheur, est-il possible de se résigner ? Plus fondamentalement encore, si Dieu nous a faits pour lui, peut-on ne considérer la prière que comme un pour rien qui ne nous donne aucune autre expérience de Dieu que celle du silence et de l’absence ?

Rahner, souvent cité dans ces pages, affirmait que le Dieu qui nous a faits nous rend aussi capables de le connaître. Avec Ignace, il tenait qu’il y a une expérience immédiate de Dieu, et que l’on peut non seulement le chercher mais encore le trouver. Le débat affleure au cœur même du livre (p. 152-153) : la prière se vit-elle toujours de nuit ? On peut en tous cas s’interroger sur des affirmations telles que : La psychologie a bien plus à faire dans la prière que l’intervention de Dieu (p. 154). Il est certes libérateur d’interroger un certain discours sur Dieu, saturé comme le remarque l’auteur de présence réelle, de paix et de joie, d’intervention de Dieu dans le cours des choses. Celui-ci plaque en effet sur la réalité des mots qui la déforment bien souvent. Qu’aurait-on besoin de se convaincre de la présence [de Dieu] si elle était évidente ? (p. 154). Il y a dans ce discours convoquant Dieu partout et pour tout une spiritualisation qui risque de devenir une idéologie conduisant au refus du réel. Pourtant, en opposant par exemple psychologie et intervention de Dieu dans la prière, on se prive peut-être de la rencontre d’un Dieu qui se rend présent là où l’homme est présent à ce qu’il est. Dans le travail de sa psychè pour accueillir l’étrangeté de Dieu et de son frère, dans son action résolue pour qu’advienne autour de lui quelque chose du Royaume, qu’il demande avec confiance à Dieu parce qu’il y engage aussi toutes ses forces humaines. Assurément cette voie est, elle aussi, celle de la recherche d’un Dieu toujours insaisissable, dans la certitude cependant que le Royaume de Dieu est déjà là, au milieu de nous.

Salvator, Paris, août 2021

205 pages · 20,00 EUR

Dimensions : 14 x 21 cm

ISBN : 9782706721069

9782706721069

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