Dans cet ouvrage polyphonique, des membres de la vie consacrée (4 Xavières et une vierge consacrée) réfléchissent à une question qui ressortit à l’ecclésiologie, mais plus encore à la vie ecclésiale. Elles le font en tant que théologiennes (Geneviève Comeau, Isabelle de La Garanderie), exégète (Joëlle Ferry), ou philosophe (Agata Zielinski), mais aussi à partir de leur expérience de vie consacrée (c’est le cas, d’une manière particulière, de Christine Danel, ancienne supérieure générale de la Xavière et médecin).
L’intérêt de cet ouvrage, c’est de faire venir dans le débat la question de la gouvernance ou, pour le dire en termes plus habituels, de l’exercice du gouvernement – une question qui regarde l’Église tout entière –, à partir de cette expérience particulière qu’est la vie consacrée. Tout commence par l’examen d’une petite phrase, souvent répétée dans les milieux d’Église : « Ce n’est pas un pouvoir, c’est un service ». Où l’on découvre progressivement (si on ne le savait pas déjà) que 1., c’est parfois une manière de camoufler un pouvoir mal ajusté ; et que 2., même servir est un pouvoir.
L’ouvrage pose d’excellentes questions. Et l’on salue déjà le courage de les poser, de tenir dans la difficulté de penser des questions sensibles puisqu’elles touchent aux modes de décision, aux relations entre les personnes, à la place de chacun, dans l’Église, la communauté, la paroisse : des sujets que le récent Synode a voulu prendre en charge. De fait, l’ouvrage se réfère souvent au Synode, à la synodalité (regardée comme une promesse), et à la conversation spirituelle, cette manière « d’aider un groupe à écouter l’Esprit qui parle en chacun, afin de discerner ce qui aidera à avancer ensemble » (Christine Danel, p. 113).
Signalons quelques moments particulièrement pertinents de l’ouvrage : le fondement théologal tel que le pose Geneviève Comeau (chap. 1) : à la fois évangélique [1] et christologique [2]. À signaler encore, la distinction que fait Agata Zielinski, en réfléchissant à partir de la pensée de Hannah Arendt, entre « pouvoir sur » et « pouvoir de », ouvrant la voie à une troisième dimension : le « pouvoir ensemble » (chap. 3). Et enfin, on apprécie aussi l’ouverture en direction de la liturgie (où se représente, se donne à voir, la vie ecclésiale), proposée par Isabelle de La Garanderie, vierge consacrée, doctorante en ecclésiologie.
Écrit par des personnes engagées dans la vie consacrée, cet ouvrage ne traite pas explicitement de la vie consacrée – à part le chapitre 4, dans lequel Christine Danel, ancienne supérieure générale, réfléchit sur « Le pouvoir dans l’exercice du gouvernement d’une congrégation religieuse » (p. 99). D’une certaine façon, le livre ne s’adresse pas non plus à la vie consacrée. Il s’agit plutôt d’un déploiement de ce que l’expérience de la vie consacrée peut apporter, en matière de gouvernement, dans toutes les situations où, en Église, les relations mettent en jeu des structures ou des mécanismes de pouvoir.
Dans la vie religieuse, rappelle classiquement Christine Danel, plutôt que de « pouvoir », puisqu’il s’agit de « faire grandir » les personnes, on préférera parler de « service d’autorité » (p. 101), une expression d’ailleurs présente dans les constitutions des Xavières. Suffirait-il donc de changer de vocabulaire pour que les risques réels liés à l’exercice d’un pouvoir disparaissent ? Après une première partie, très descriptive, un peu intemporelle, dans laquelle l’A. déploie les caractéristiques de ce « service d’autorité dans une congrégation » (p. 103), une deuxième partie (p. 114) lève l’ambiguïté : comme le montre la longue liste de la page 114, du pouvoir, il y en a ! Une fois les risques afférents identifiés (l’A. en retient 4 principaux : profiter de l’aura de sa responsabilité, utiliser les personnes comme un moyen et non comme une fin, démissionner de sa propre autorité en cédant à la peur du conflit, s’enfermer dans la solitude ou la subir ; p. 115-117), une troisième partie envisage « Les moyens de limiter les risques d’abus de pouvoir » (p. 118). Il est question, pour le supérieur (et la communauté), de vigilance personnelle, mais aussi d’aide extérieure par la mise en place d’une supervision – et son corollaire, les « visites » canoniques ou apostoliques – et des structures de gouvernance propres à la vie religieuse (mandats, chapitres, conseils). « En résumé, trois éléments sont nécessaires pour vivre une gouvernance saine : il faut des structures institutionnelles qui régulent le pouvoir (mandats, conseils avec des votes), des pratiques concrètes qui favorisent la participation de chacun(e) au bien de l’ensemble (discernement sur des questions qui relèvent de la communauté par exemple), et des attitudes, comme l’écoute, le respect de l’autre, de sa liberté » (p. 123) [3].
Pour qui vit un engagement dans la vie consacrée, il n’y a, en apparence, pas grande nouveauté. D’une certaine façon, tant mieux : c’est dire que les ressources sont déjà données. Il n’est pas sûr, cependant, que, partout où l’on vit la vie consacrée, on sache réellement recevoir ces traditions et, surtout, qu’on parvienne à les tenir ensemble. Car la vraie clé que donne l’A. de ce chapitre, c’est peut-être une petite remarque faite comme en passant, presque au bout de son texte : c’est « l’articulation entre ces différents niveaux [qui] permet de limiter les risques inhérents à tout exercice du pouvoir, qu’il soit en Église ou ailleurs » (p. 123-124) [4]. L’articulation, c’est-à-dire le lien, le jeu entre ces « différents niveaux », une sorte de fluidité, de complémentarité, qui ne laisse tomber aucun aspect de ce qui relève du pouvoir. Autant parler d’une culture nouvelle, qui ferait « système » à la place des systèmes abusifs : culture du discernement et de la décision ; culture du respect, sans raideur, des procédures ; culture de l’écoute d’un Autre en écoutant les autres. Il y va de l’avenir de la vie consacrée.
[1] « Ce qui me paraît le plus important est que le style de “gouvernance” de l’Église soit en cohérence avec le cœur de la foi chrétienne », p. 24)
[2] Rien que ce titre est déjà suggestif : « L’autorité du Crucifié et la pauvreté du Ressuscité », p. 32s
[3] C’est nous qui soulignons.
[4] C’est nous qui soulignons.
Éditions Emmanuel / La Xavière, Paris, septembre 2024
168 pages · 19,00 EUR
Dimensions : 14,5 x 19,5 cm
ISBN : 9782384332267