Comment qualifier ce texte ? Il n’est pas, à proprement parler un commentaire exégétique de l’évangile. Il n’est pas non plus une « méditation » dans le sens où, au fil du texte, l’auteur se laisserait aller à des réflexions spirituelles. On pourrait dire alors que nous nous trouvons devant une lectio de l’évangile de Jean. Devant ou plutôt dedans, car celui qui veut bien lire avec le grand théologien jésuite ne peut que se trouver entraîné dans la dynamique qu’il ouvre.
Przywara se tient au plus près du texte johannique. Mais la lecture fidèle implique pour lui non seulement de savoir lire la saveur charnelle des mots, mais aussi de les lire « dans l’Esprit ». Ce n’est qu’ainsi qu’on a accès à la chair du Logos. Ce faisant, l’auteur extrait la sève du texte, au long de ses méditations. Tout ce qu’il dit se présente comme le dévoilement, la mise en lumière de la substance théologique contenue dans le texte johannique. Car s’il y a de la « spiritualité » dans cette lectio, c’est bien celle de l’Esprit Paraclet qui seul donne accès à la vie du texte évangélique.
Le jésuite a une capacité magistrale à faire entrer son lecteur dans la dynamique du texte, quitte à l’entraîner dans une forme de tourbillon qui exige de lui qu’il relise plusieurs fois les pages étincelantes qu’il a sous les yeux et qui lui entrent dans le cœur. Cette dynamique est celle de l’alliance nuptiale du logos et de la chair dont les noces présentées dans les premiers chapitres de l’évangile trouvent leur achèvement dans le mystère de la Croix. Cette dynamique des noces qui est essentiellement celle de la Trinité à laquelle le croyant est associé dans l’élan de la Gloire.
La lectio qui nous est ici offerte par Przywara sait éviter les écueils d’un spiritualisme johannique dans la mesure où elle se tient ancrée dans la chair du texte lui-même et dans la tradition patristique. Tout en restant fidèle à la pensée johannique, l’auteur laisse entendre toutes les résonances pauliniennes et synoptiques qui garantissent une lecture ecclésiale du texte johannique.
Le titre de l’ouvrage : Le christianisme selon Jean, fait bien comprendre la visée de l’auteur. Il ne s’agit pas seulement de méditer le texte, de contempler le dessein divin et la figure du Christ. Il s’agit d’en dégager le dynamisme de vie chrétienne. Ainsi, le lecteur peut-il glaner au fil des pages des repères solides pour un christianisme authentique fondé sur l’Agapè telle que Jean nous la dévoile.
D’ordinaire, on prête peu d’attention au travail du traducteur d’un tel ouvrage. Ici, on ne peut pas ne pas saluer la concision et le talent de Jacques Rouwez. Si le lecteur est pris à ce point dans la dynamique spirituelle du texte, c’est bien parce que le traducteur a fait sien la pensée de son illustre confrère. Il a voulu et su entrer dans les rouages d’une langue réputée intraduisible, pour pouvoir en rendre l’authenticité originelle. Ce faisant, il rend accessible une pensée en sa source. On perçoit au fil des pages une forme de complicité entre Przywara et son traducteur, une sorte d’harmonie où l’auteur et le traducteur se renvoient l’un à l’autre. En ce sens, la note extrêmement développée que nous offre Jacques Rouwez en introduction de l’ouvrage est précieuse. C’est l’occasion pour un ancien étudiant de le remercier d’avoir su transmettre sa passion vivante du texte et de la langue, où la précision du traducteur laisse parler le texte pour en faire goûter la sève théologique.
Lessius / Editions jésuites, Bruxelles, décembre 2023
270 pages · 29,00 EUR
Dimensions : 16 x 24 cm
ISBN : 9782872993925