Ce nouveau volume de la collection Graphè scrute, à l’aide d’un large panel de regards croisés, le célèbre texte de Gn 22. Comme l’indique dans sa préface J.-M. Vercruysse, directeur de cette publication, « les relectures théologiques, littéraires et artistiques de ce récit fondateur se révèlent particulièrement riches et foisonnantes » (p. 11). C’est en effet le grand mérite de cet ouvrage, que de nous donner à relire et repenser un texte sur lequel l’exégèse contemporaine s’est déjà longuement épanchée, en faisant appel à des relectures d’époques (on se promène de l’Antiquité chrétienne au judaïsme américain contemporain), de traditions (chrétienne, juive… on aurait sans doute aimé lire un écho de la tradition islamique pour laquelle ce texte compte aussi beaucoup) et de genres différents (théologique, philosophique, littéraire, théâtral, pictural etc).
Du fait de la diversité des contributions et de leur angle d’approche, il est très difficile, voire impossible, d’opérer une synthèse de ce qui est ici transmis. Les articles sont à mettre en dialogue les uns avec les autres pour écouter la voix de ce texte biblique, qui ne cesse de surprendre et d’interpeller par les contradictions dont il est porteur. On retrouve d’ailleurs un écho de ces contradictions dans les relectures ici offertes. Par exemple, là où les exégèses juives médiévales voient un appel à une réflexion dans l’obéissance, la tradition réformée voit plutôt une parénèse de l’abnégation. Ainsi G. Roux conclut-elle son étude sur Maïmonide et Rachi en disant : « D’une certaine façon, le moment de bascule, de retournement du geste fatal s’accompagne d’un retournement de perspective : de l’obéissance aveugle à son questionnement. (…) Ce qu’apprend Abraham est le renversement du culte tyrannique en culte rationnel, fondé sur le dialogue et non sur le silence ou des monologues séparés » (p. 68-69). Alors que, de son côté, Q. Roca estime que les interprétations réformées de Calvin, Castellion et Théodore de Bèze, en regard de leur propre situation de l’époque, soulignent le caractère humain, difficile et tragique de l’obéissance d’Abraham. « Voilà le cœur de ce que les réformés veulent mettre en valeur : le fidèle doit être à ce point obéissant à Dieu qu’il lui sacrifie jusqu’à ce qu’il a de plus cher, uniquement parce que Dieu est absolument souverain. L’épreuve consiste bien alors à faire taire ses sentiments humains et sa morale, à mourir à soi-même pour se soumettre volontairement à Dieu (…) Ce qui est raisonnable, c’est d’obéir à Dieu en faisant taire ses doutes » (p. 79.81). Les relectures contradictoires peuvent d’ailleurs être embrassées « d’un seul regard » dans l’œuvre picturale, comme le montre C. de Thoury dans son article, qui n’est malheureusement accompagné que d’une seule illustration. Un rapide parcours des représentations chrétiennes primitives jusqu’à Rembrandt montre la polymorphie des figurations, qui font d’Isaac « le paradigme de l’oscillation » (p. 134). La peinture ouvre des possibilités d’interprétations par ses détails. Elle permet la représentation simultanée et donc celle du paradoxe. L’auteure, à partir du Sacrifice d’Isaac de G. Piazzetta, nous emmène dans une réflexion stimulante sur le rapport entre l’épreuve et la Promesse. « Peindre le geste plutôt que l’acte, c’est avancer sur des virtualités, c’est dire que la forme n’a pas encore spécifié la matière, c’est reconnaître la puissance du devenir qui ne saurait décider d’une fin » (p. 138). Nous sommes alors saisis dans « l’étrange mouvement qui lie la Promesse et l’épreuve (…) Si Abraham accepte de sacrifier Isaac, il suspend la Promesse dans sa réalisation alors qu’inlassablement il l’exprime à travers sa foi. S’il refuse de sacrifier Isaac, il se soustrait à la foi qui fait la valeur de la Promesse, cependant qu’il ne renonce pas à son accomplissement » (p. 139). Tel est le paradoxe que le tableau indique sans choisir une direction. C’est à celui qui regarde, qu’il revient de prolonger le geste. Il est ainsi non en posture esthétique mais poïétique. Il ne peut se contenter de recevoir, il doit faire, il doit créer. « Nous entrevoyons ici une autre promesse, peut-être même un autre sacrifice : cet amas de pigments est une manière de nous montrer les prémices de toute création, de nous mettre face à une énergie, de nous donner à penser des processus. On peut avoir l’impression d’être avec le peintre dans cette exploration des possibles. Une promesse où la forme ne s’est pas accomplie » (p.141). Nous pourrions prolonger en reprenant les termes de C. de Thoury. L’ensemble des études de ce volume nous remet lui-même face au texte comme face à une énergie et nous invite à repenser des processus dans la foi plutôt que des images figées et concurrentes. Ce n’est pas le moindre de ses mérites. On notera pour terminer que chaque étude est accompagnée d’une bibliographie substantielle.
Collection Graphè, 31
Artois Presses Université, Lille / Villeneuve d'Ascq, mars 2023
194 pages · 18,00 EUR
Dimensions : 16 x 24 cm
ISBN : 9782848325651