Fondateur avec d’autres du collectif « Agir pour notre Église », membre du 8e groupe de travail mandaté par la CEF et la CORREF « pour faire émerger les lignes de réforme nécessaires dans la continuité des conclusions de la Commission Sauvé », l’auteur, particulièrement habilité à « l’analyse des causes de violences sexuelles commises au sein de l’Église », a décidé de prendre la plume pour que le résultat de tels travaux atteignent enfin tous ceux qui, « avertis des manquements injustifiables de la pastorale de ces dernières décennies », veulent suivre cette « recherche en creux de la vérité à laquelle Dieu et la conscience humaine nous appellent ». C’est donc une voix pleinement catholique qui s’exprime, avec une incroyable capacité à résumer d’un trait ajusté des pans entiers de l’Écriture et de la Tradition « mainstream », non sans polémique, dans ce « travail de médiation à destination de tous les fidèles ». Là est déjà l’exploit, qui n’est pas sans limites – comme cette discussion insistante sur le sixième commandement du Catéchisme de l’Église catholique où sont prêtées aux rédacteurs des intentions et des injonctions qui n’ont pas du tout été en vigueur – ce qui est démontrable, archives privées aidant. Mais soit, les effets étant là, on n’ergotera pas.
Divisé en trois parties (« La femme et le dragon », « En dessous du magistère », « Le choix du silence »), dont chacune débute par un saisissant témoignage de victime, l’ouvrage, passionnant et dévastateur, règle d’abord (ch. I) le compte du Padreblog et d’une conférence emblématique (« Aimer en vérité », analysée comme une « fraude monstrueuse », puisqu’elle maquille le viol en libertinage et fait reposer la responsabilité primordiale sur la jeune femme qui le subit (p. 40). Le sexe séducteur n’étant pas celui qu’on croit (ch. II), c’est une autre « diablerie » d’avoir fait glisser le titre de « Séducteur » du Dragon des origines à l’archétype de la Femme, alors qu’il s’agit là d’une figure de prédation et de destruction du plus faible que reconnaîtront bien des personnes confrontées à un agresseur sexuel (p. 52). Le « voilement du viol » (chap. III) propose une relecture du chapitre 38 de la Genèse (la ruse de Tamar pour manifester l’injustice de Judas), éclairée par le chapitre 13 du Deuxième livre de Samuel (le viol d’Amon sur sa demi-sœur Tamar), lecture qui permet d’échapper à la fausse piste de la réprobation masturbatoire (l’onanisme) pour se remémorer que c’est l’histoire violente d’Israël et les égarements de ses patriarches qui est inscrite en clair dans la généalogie de Jésus (p. 70).
« En dessous du magistère » (Deuxième partie), il y a « des zombis (revenants) dans le catéchisme » (ch. IV), des martyres sont vénérées, mais de quelle chasteté ? (chap V) et « les fantômes de Lucrèce » rôdent (chap.VI). Entendons que les causes et conséquences du laconisme de la définition du viol proposée par le Catéchisme de l’Église catholique sont examinées – avec un grand périple qui remonte au Concile d’Elvire (305) qui avait, lui, sous l’appellation de « stupre », exclu de la communion jusqu’à la mort y comprise, les agresseurs d’enfants. Puis le cas de Maria Goretti et tous ceux qui lui sont semblables sont, à raison, discutés pour ce qu’ils recèlent d’obligation implicite de « choisir la mort plutôt que le péché », alors même que, dès La Cité de Dieu (achevée en 426), Augustin avait prôné, contre l’exemple païen du suicide de Lucrèce, qu’« une femme n’a rien à punir en soi par une mort volontaire, quand elle a été victime du péché d’autrui ; à plus forte raison, avant l’outrage » (p. 109). Le Catéchisme s’est aussi singularisé par une hiérarchisation des offenses à la chasteté, dans le déroulé du 6e commandement qui postule que l’homosexualité serait pire que le viol – ici encore, on peut discuter, et l’auteur admet qu’un intertitre (« Chasteté et homosexualité ») sépare l’énumération en question.
« Le choix du silence » (Troisième Partie) met en cause la théologie du corps de Jean-Paul II (ch. VII) qui, dans ses 129 célèbres catéchèses, « n’aborde pas une seule fois la question de la violence sexuelle » (p. 127), ni non plus la place des victimes, mais induit une « hiérarchisation perverse du mal (la dissolution du viol dans le libertinage) qui s’est poursuivie jusqu’à nos jours » (p. 132), puisque le Pape a, en quelque sorte, pour dédiaboliser la sexualité ou la femme, « dédiabolisé la séduction elle-même » (attribuée au Bien-Aimé) : il y a là une confusion et une béance sur les violences endurées qu’on retrouve dans la pastorale contemporaine. Les paroles vides d’effets, après la CIASE, ont prolongé cette loi du silence, qui prévaut, y compris dans le trop discret Lectionnaire (ch. VIII) quant aux trésors de l’Écriture et de la Tradition qui nous font aujourd’hui si cruellement défaut. Et, pour finir (ch. IX), « la haine du consentement » (illustrée par le chapitre 20 de la Genèse, quand Abraham fait passer Sara pour sa sœur en Égypte) s’inscrit encore dans le cas du sacrement de mariage chrétien, qui ne suppose, hormis dans la célébration, aucun consentement ni avant ni après la consommation de l’union des époux.
L’auteur conclut cet essai flamboyant en répondant que oui, la morale catholique favorise la violence sexuelle, notamment par la « dimension structurelle, collective, systémique » de l’agression sexuelle qui « est toujours un drame qui se joue à trois, entre l’agresseur, la victime, et la communauté qui leur a permis d’entrer en relation » (p. 15). Et l’ouvrage aura démontré de quels recours s’est privée la pastorale en ignorant ses sources les plus vives.
On aimerait encore comprendre pourquoi l’auteur, sauf erreur, ne recourt jamais aux grandes imprécations de Pierre Damien, dans Le livre de Gomorrhe (Cerf, 2020) ; et trop peu aux ressources thomistes moins étroites que La Somme théologique, ou encore, aux espaces de liberté qu’offre la casuistique d’inspiration ignatienne. Et finalement, pourquoi il n’explique pas son titre, si proche du Silence des agneaux ? Si c’est pour renvoyer à l’Agneau muet conduit à l’abattoir, on devine qu’il y a là une figure à désenvelopper, en manifestant sa victoire de jeune bélier debout, alors même qu’il demeure égorgé.
Éditions du Seuil, Paris, octobre 2024
176 pages · 19,00 EUR
Dimensions : 15 x 21 cm
ISBN : 9782021574692