On pourrait avoir envie de dire : « Encore un livre sur les abus ! ». Oui, justement, parce qu’on n’a pas fini d’apprendre de cette crise qui nous oblige, littéralement, à tout reposer sur son juste fondement, le Christ et son Évangile : encore un livre sur les abus. Comme l’indique son sous-titre – « Ce que nous apprennent les abus dans l’Église » – la perspective de l’ouvrage est clairement didactique : sous la plume de deux professeurs, Marie-Jo Thiel, l’auteure principale, et Patrick C. Goujon [1] – qui intervient en contrepoint et dans une conversation à trois voix avec l’éditeur, Antoine Bellier –, ce livre d’un peu plus de 200 pages considère et questionne la notion de « vulnérabilité », partant de l’idée qu’elle constitue une sorte d’« observatoire » adéquat de la crise des abus (p. 12).
La vulnérabilité, on sait plus ou moins ce que c’est : une « perméabilité à l’altérité » (p. 10), une « porosité existentielle » (Ann J. Cahill, citée p. 23) – autrement dit : une « capacité » d’être affecté. Une notion complexe, rarement objectivée et plus rarement encore envisagée comme un révélateur et un enjeu de la vie relationnelle – et donc ecclésiale. C’est pourtant la démarche à laquelle se risque M. J. Thiel, que sa formation de médecin rend particulièrement attentive à la dimension éthique et anthropologique de la vie ecclésiale.
La vulnérabilité, ce n’est ni désirable ni repoussant, ni « bien » ni « mal », c’est, tout simplement. « La question est de savoir ce qu’on en fait » (p. 30). Cependant, pour en arriver là (et donc éviter qu’elle ne se retourne contre vous), il faut commencer par s’en approcher, la reconnaître, la regarder, dans les autres et en soi-même. Est-ce le cas dans l’Église, cette institution qui, pourtant, parle d’un Dieu né dans la pauvreté et l’exclusion sociale, et mort sur une croix, entre deux malfaiteurs, au terme de longues souffrances ? Rien n’est moins sûr :
« Déniée et donc non assumée [la vulnérabilité] conduit certains détenteurs des pouvoirs sacrés à s’enfermer dans leur sentiment de puissance, à miser sur le secret, à décider dans la verticalité et sans reddition de compte (accountability). Plus largement, cela induit une immense souffrance et un large désarroi du peuple de Dieu, des laïcs, prêtres et évêques qui tentent de lutter contre les abus et ont le sentiment d’être pris dans une crise qui n’en finit pas » (p. 33).
Voilà le constat. L’institution et les individus se protègent, accusant les personnes victimes – ou ceux qui leur donnent la parole : journalistes, enquêteurs – de « fragiliser l’Église ». Le parti-pris de l’ouvrage est à l’exact opposé : puisque nous sommes vulnérables, puisque l’Église est vulnérable, puisque Dieu lui-même a voulu devenir vulnérable, prenons soin, ensemble, de ces vulnérabilités, voyons à quoi elles nous engagent, à quoi elles nous obligent, et comment elles peuvent être le ferment d’une vie ecclésiale renouvelée.
Prendre soin – comme le montre l’A. dans le chapitre central de l’ouvrage : « Dieu confronté à la souffrance des victimes » (chap. 4, p. 79-120) –, c’est emprunter un chemin :
« Le travail théologique comprend ainsi au moins six étapes : entendre les cris de souffrance qui retentissent aujourd’hui encore, consentir à une memoria passionis de la crise, prendre conscience de la vulnérabilité à tous les niveaux, et ainsi faire preuve de compassion, faire le deuil des structures systémiques qui ont favorisé le drame, et enfin, amender, corriger, (re)construire, prévenir... » (p. 116).
Le schéma peut paraître connu. En réalité, ce qu’il montre de manière nouvelle, c’est la place centrale et surtout commune de la vulnérabilité. Le tournant est là : il ne suffit pas de dire que des « forts » ont abusé – ou abusent – de « faibles », il faut encore comprendre que ces « forts » ont cru pouvoir ignorer leur faiblesse, autrement dit leur vulnérabilité, la dominer comme ils dominaient leurs proies, incapables de se laisser affecter par la souffrance de ces dernières et de « faire preuve de compassion ». Reconnaître la vulnérabilité, en soi et dans les autres, c’est commencer à mettre la fraternité au cœur de la vie ecclésiale.
Par-delà cette thèse centrale, que l’A. développe et informe abondamment, je retiendrai trois accents marquants de cet ouvrage : l’évangile, la mémoire, les pauvres.
À l’opposé d’une foi ou d’une Église qui se préférerait invulnérable – grâce aux dogmes, grâce aux confesseurs de la foi, grâce à la résurrection –, l’A. voit dans le plus vulnérable la « pierre de touche évangélique » (p. 104). Car l’Évangile, encore largement « inouï et inattendu », comme le qualifiait Maurice Bellet – fréquemment cité dans ce chapitre 4 –, ne raconte pas autre chose que l’histoire d’un Dieu qui rejoint les femmes et les hommes dans leur vulnérabilité, qui la fait sienne, et qui en meurt. Quand il s’approche d’eux, il ne leur impose pas un « bon discours », une « orthodoxie », il leur donne la parole et les rend responsables de leur avenir : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? ». Comment l’Église maintient-elle vive, aujourd’hui, cette question évangélique ? « Il ne suffit pas d’appeler de façon méthodique et extérieure à la prière, au jeûne et au partage, il ne suffit pas de discourir théoriquement sur la souffrance et le salut, car cela contribue à priver la Parole de Dieu de sa capacité à rejoindre l’abîme d’affliction créé par la crise des abus » (p. 115).
La « mémoire » ensuite. Dans la ligne de la pensée du théologien allemand Johan Baptist Metz, la mémoire dont il est question est fondamentalement Memoria passionis. Or cette « memoria passionis dépouille de toutes leurs forces ces fondements et ces sécurités métaphysiques qui opèrent en dehors et en amont de l’histoire des souffrances humaines, cherchant ainsi à fuir la confrontation de la Parole de Dieu à la question de la théodicée » (J. B. Metz, Memoria passionis, p. 210 ; cité p. 115). D’une certaine manière, la crise des abus sonne le rappel à l’histoire : Dieu n’est pas seulement dans les dogmes, qui rendent compte avec le plus de justesse possible de son mystère, il est présent et agissant dans une histoire que toute l’Église est invitée à considérer et à rejoindre comme la sienne. Or, les historiens et les psychanalystes le savent : le passé s’invite toujours dans le présent. Tout l’enjeu est d’en faire « un chemin pour l’Église et la théologie, afin de laisser la souffrance [des victimes] résonner dans le corpus dogmatique, éthique et pastoral, parce que ce n’est qu’ainsi qu’elle sera pierre de touche autant que source de créativité nouvelle » (p. 107). Car alors, au lieu d’être subi ou camouflé, le passé devient capable d’engendrer l’avenir.
Quant à l’histoire, celle qui est racontée dans l’Évangile est fondamentalement une histoire de pauvres et de pauvretés : pauvreté de l’exil, pauvreté de la maladie, de l’incrédulité, du manque de ressources, et, pour finir, pauvreté de la mort. Aucune n’est ignorée. Pourquoi, aujourd’hui, ne reconnaîtrions-nous plus l’Évangile et l’Église que dans les richesses et les certitudes ? Comme le signale Patrick Goujon, « le Christ vient nous guérir pour nous faire prendre conscience que ce qui nous fait être humains, c’est d’entendre le cri des pauvres » (p. 214). L’un des points marquants du livre est justement le lien explicite qu’il fait, via la memoria passionis, entre la crise des abus – et la résistance qu’elle suscite devant l’exigence d’écouter les victimes – et « l’écoute des plus pauvres », « avec comme objectif à chaque fois de les intégrer au cœur même du “faire théologique” et du “dire Dieu” ; une finalité que la théologie n’a pas encore complètement prise au sérieux, alors même que cette option préférentielle pour les pauvres pourrait renouveler profondément l’intelligence de la foi » (p. 118). Une exigence à la fois pastorale et théologique, donc.
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J’ai achevé la lecture de ces pages un 26 décembre, jour où l’Église, tandis que résonne encore le chant glorieux des anges dans la nuit de la Nativité, fait mémoire du premier martyr, dont le sang semble tacher la blancheur du nouveau-né : Étienne. Avouons-le : Étienne dérange le temps de Noël. Pour autant, tout le mystère de la vulnérabilité me semble compris dans ce troublant et singulier enchaînement liturgique : d’un côté, l’Enfant vulnérable, dont le petit corps confiant est abandonné à la bienveillance de ses parents et à l’admiration des bergers ; de l’autre, le témoin vulnérable, livré à la violence de ceux qui, forts de leurs certitudes et de leur notabilité, croyaient devoir et pouvoir défendre leur Dieu du blasphème... Dieu vient habiter nos vulnérabilités. Merci aux auteurs de ce livre de nous aider à en réfléchir toutes les conséquences.
[1] Voir la recension de son ouvrage : Prière de ne pas abuser.
Salvator, Paris, mai 2023
236 pages · 20,00 EUR
Dimensions : 15 x 22,5 cm
ISBN : 9782706723780