Audacieuse et magnifique idée que de proposer une approche conjointe de ces deux écrivains antiques, à la fois célèbres et controversés, que sont Marcion et Origène. On saura gré à Pierre Prigent, historien des origines du christianisme, d’avoir relevé le défi de cette présentation vulgarisante – au bon sens du terme – de la manière dont l’un et l’autre se rapportent à l’Écriture, avec un focus sur l’Ancien Testament, et de leurs principales options théologiques. Il met ainsi à la portée du lecteur non spécialiste (nul besoin d’être historien ou exégète pour aborder ces pages) une moisson de références, dates, citations, à la fois précises et utiles. L’ensemble de l’ouvrage, qui place en son centre le diptyque Marcion/Origène, encadré par une préface de Gabriella Aragione sur la notion d’hérésie et une postface sur l’exégèse de l’Ancien Testament, par Claude Mourlam, est équilibré et complet.
On connaît assurément mieux le second, Origène, que le premier, Marcion : la première partie de l’ouvrage, qui se tient à distance de la caricature du méchant hérétique ennemi de la vraie foi, n’en est que plus précieuse. On comprend ainsi que « pour Marcion, l’Évangile vient miraculeusement mettre un terme au régime de la Loi, auquel le démiurge Créateur avait soumis l’humanité. Cette libération est l’œuvre du Dieu bon, que nul ne connaissait avant sa révélation par Jésus-Christ » (p. 85). Pour autant, si « Marcion a proclamé le règne de l’Évangile, il n’a pas pu totalement chasser de son esprit la tyrannie du Créateur » (p. 90). Le problème herméneutique est donc, en réalité, un problème théologique. La présentation d’Origène n’est pas moins subtile, qui ne rechigne ni à documenter précisément la méthode et les procédés d’exégèse spirituelle auxquels le théologien alexandrin a généralement recours, ni à aborder le problème de l’origénisme (qu’on pourrait décrire comme l’héritage risqué d’une pensée complexe par une série de déformateurs et de défenseurs).
A-t-on pour autant répondu à la question que pose l’ouvrage : « que faire de l’Ancien Testament ? » De fait, chez Marcion comme chez Origène, l’interprétation de l’Ancien Testament (seul corpus biblique existant à leur époque) constitue effectivement un problème herméneutique, auquel chacun répond différemment : « Marcion lui conteste toute autorité normative, Origène en propose une lecture allégorique » (p. 8). Autrement dit, dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de négocier une distance : radicale, pour Marcion, qui en exclut la lecture ; ou allégorique, pour Origène, qui propose une interprétation spirituelle des textes difficiles, quitte, dans certains cas, à leur dénier tout sens littéral.
Alors, que faire de l’Ancien Testament ? Si on écoute Marcion : rien du tout. Mais sa position est bien identifiée, dès l’Antiquité, comme hérétique. Si on écoute Origène, ce « très grand spécialiste de la Bible », d’après le titre de la deuxième partie de l’ouvrage, on devra bien entendre, avec Claude Mourlam, que « la force d’Origène réside dans le fait que, chemin faisant dans ces textes symboliques, il trouve toujours quelque chose à dire à ses contemporains concernant la foi chrétienne » (p. 169). Mais une telle manière de lire peut-elle vraiment aider nos contemporains dans leur propre rapport aux Écritures, en particulier celles du premier Testament ? Les auteurs n’ignorent évidemment pas la question – le préambule de la dernière partie, intitulé « Ancien Testament, cancel culture et anachronisme » (p. 145-146), est à ce sujet très bienvenu –, mais ils ne peuvent évidemment rien au fait que les deux écrivains antiques, parce qu’ils interprètent l’Écriture en clé théologique, c’est-à-dire en fonction de ce qu’elle soutient – ou rend problématique – la foi au Christ, règlent, chacun à sa manière, la difficulté par la distance. Autrement dit : qu’il s’agisse de Marcion ou d’Origène, le rapport à l’Écriture, avant d’être un rapport à une parole, est d’abord et fondamentalement un rapport à la vérité. Mal lire procède directement d’un mal croire, c’est-à-dire de toutes sortes d’hérésies, dont les promoteurs – comme le résume Gabriella Aragione en faisant parler Origène –, « incapables de saisir le sens profond, spirituel, caché dans les Écritures, [ils] séparent les deux Testaments, rejettent les textes de la Loi et des prophètes, inventent un autre Dieu » (p. 25).
Quand un lecteur du XXIe siècle se demande « que faire de l’Ancien Testament ? », sans doute ne situe-t-il pas la question au même niveau qu’Origène ou Marcion ne le faisaient. Son « comment lire ? », même s’il interroge parfois une image de Dieu, auquel certains textes anciens peuvent prêter des traits de violence, ne se contentera probablement pas d’une réponse par la « distance », fût-elle spirituelle. Ce que ni Origène, ni, moins encore, Marcion, n’ont fait – et on ne le leur reprochera pas ! –, la longue histoire de l’herméneutique croyante, capable aujourd’hui d’intégrer les dimensions littéraire et historique à leurs vis-à-vis théologique et spirituel, lui en ouvre la possibilité. Merci à Pierre Prigent d’en avoir, via le binôme Marcion/Origène, éclairci les fondements historiques et théologiques. On n’a pas fini de lire les Écritures !
Olivétan, Lyon, février 2024
184 pages · 16,00 EUR
Dimensions : 14 x 20 cm
ISBN : 9782354795597