Un évêque, un imam et un élu de la République engagent le dialogue sur ce terme qui figure au fronton de nos mairies et fleurit dans les discours de nos religions : qu’est-ce que la fraternité ? en quoi son sens diffère-t-il selon les traditions et où leur permet-elle de se rencontrer ? Le défi est intéressant mais un peu esquivé, car en réalité c’est à un long essai, exposé dans la première moitié du livre, de l’élu républicain, qui est aussi géographe, que répondent les deux autres contributions, au risque de se laisser imposer une problématique dans laquelle ils ne se retrouvent pas tout à fait et de ne pas parvenir à expliciter l’originalité de leurs traditions propres.
Le propos de J.-M. Le Boulanger s’ouvre par une analyse historique, montrant que le troisième terme de la devise républicaine a été adopté tardivement et non sans peine, et qu’il demeure le plus oublié et le moins honoré. Le ton se fait exhortatif : Le XXIe siècle devra enfin réaliser la synthèse de trois utopies suprêmes : liberté, égalité, fraternité (p. 27), tout en reconnaissant que la fraternité, contrairement aux deux autres notions, ne se décrète pas et ne peut se traduire en des lois. On glisse donc vers une certaine aporie que cherche à dépasser le lyrisme de la forme. Si un double respect est demandé : celui des lois et celui des consciences, selon le modèle quelque peu idéalisé de la loi de 1905, il s’exprime bien souvent à coups de on ne doit pas, il ne faut pas qui lui confèrent un tour quelque peu dogmatique… Sont plus convaincantes et empreintes d’une vraie générosité les pages qui incarnent la fraternité dans des expériences de fraternisation, telles l’aide aux migrants ou toute action de solidarité.
Le ton de Mgr Vesco paraît, en comparaison, plus apaisé et mieux incarné. Il part de la Genèse pour montrer combien la construction de la fraternité est laborieuse et qu’elle s’appuie naturellement sur la proximité de la famille, du clan, de la tribu. D’où l’idée de fraternités plurielles qu’il faudrait travailler : à la fraternité naturelle s’ajoutent celles qui se construisent au travail, dans les loisirs, dans la société, ne détruisant pas la première mais s’y superposant. L’idéal étant, en élargissant peu à peu ces cercles, de parvenir à une fraternité universelle, transcendant les appartenances. La question particulière du rapport à l’Islam, déjà abordée dans la première contribution, se fait, en réponse, ici plus prégnante en raison de ce que vit l’évêque d’Oran, et aussi plus complexe : il ne s’agit pas d’intégrer une religion de plus à la loi sur la laïcité, comme cela était un peu vite proposé, mais de penser en termes d’intégration, et non d’assimilation, pour passer du conflit de fraternités à une fraternité plurielle (p. 101).
Cette question de la relation entre Islam et fraternité envahit tout le champ de la dernière contribution émanant d’un aumônier musulman de prison, et comment pourrait-il en être autrement ? Elle est inscrite dans les textes, rappelle-t-il, si l’on en fait une lecture humaniste (p. 122) qui insiste sur l’impôt de solidarité, le devoir d’entraide, l’hospitalité, demandés par le Coran. Mais le propos retombe vite sur des difficultés ou des demandes sociales et politiques – emploi, logement, apprentissage de l’arabe à l’école… – appelant certes des réponses urgentes, mais écrasant un peu la problématique initiale.
Tous trois s’accordent finalement pour déplorer l’écart entre la place centrale de la notion dans les diverses traditions et le déficit de fraternité concrète dans la société, ainsi que sur l’urgence de le combler. Mais on peut se demander si la foi en un Dieu Trinité ne prépare pas à sentir plus aisément, comme le disait Pierre Claverie, le prédécesseur de Mgr Vesco à l’évêché d’Oran, qu’il n’est d’humanité que plurielle. Et à essayer d’en vivre jusqu’au don de soi.
Bayard Éditions, Paris, septembre 2021
220 pages · 17,00 EUR
Dimensions : 14,5 x 19 cm
ISBN : 9782227499713