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dans toutes les formes de la vie consacrée

Le discernement, don de l’Esprit

Mark Rotsaert, s.j.

N°2021-3 Juillet 2021

| P. 11-22 |

Kairos

Jésuite belge, il a été maître des novices, provincial de Flandre, président des provinciaux jésuites d’Europe, professeur de spiritualité à l’Université grégorienne et à Oxford ; il a notamment dirigé le Centre ignatien de spiritualité de la Grégorienne ; il revient aujourd’hui à ses premières études ignatiennes, tout en présidant la prestigieuse Société des Bollandistes. Nous sommes heureux de le retrouver dans nos pages.

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Il n’en manque pas, des livres et des articles sur le discernement spirituel, et le pape François y est pour quelque chose. En bon jésuite, il sait de quoi il parle, et c’est une excellente chose que d’inviter les chrétiens à se familiariser au discernement tout en se laissant aider par de bons guides spirituels, comme il l’explique dans son Exhortation Amoris Laetitia [1]. Mais on peut se demander si une certaine « démocratisation » du discernement spirituel que l’on voit apparaitre aujourd’hui atteint le but proposé par le pape François. Le discernement risque de devenir un outil de travail, une méthode, voire une technique pour arriver à prendre une bonne décision. Il y a d’autres méthodes, surtout psycho-sociales, qui peuvent très bien aider à prendre de bonnes décisions soit personnelles, soit communautaires. Le discernement spirituel n’est pas une technique.

Le discernement a toujours existé, bien avant que le mot n’ait existé. Depuis le début de l’humanité tout homme, toute femme a dû faire des choix. Pour faire de bons choix, ils pouvaient se fonder sur leur expérience : qu’est ce qui m’a aidé sur mon chemin d’humanité, qu’est-ce qui m’en a éloigné ? Plus profondément, ils ont appris à se laisser guider par leur conscience.

La grâce de notre baptême

Très tôt les auteurs chrétiens ont parlé du discernement « spirituel », par quoi ils voulaient exprimer que le croyant est capable de discerner l’Esprit à l’œuvre dans sa vie, dans la société, dans le monde. Ce qui fonde la vie du chrétien est la présence du Ressuscité et de l’Esprit dans sa vie, présence qui lui a été offerte par le baptême. Cette présence le fait vivre, donne à sa vie une dimension nouvelle, spirituelle. Devenir chrétien suppose que cette présence du Ressuscité et de l’Esprit transparaisse de plus en plus tout au long de la vie, ce qui se fera surtout par l’amour du prochain, fruit de l’amour qui nous vient d’en haut, de arriba, comme dit saint Ignace. Ou comme le dit saint Paul dans son épître aux Romains (5,5) : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. »

C’est la grâce de notre baptême qui nous rend capables du discernement spirituel. Il s’agit de notre capacité humaine, illuminée par une foi vivante. La foi, en effet, illumine notre vie, notre fraternité, notre engagement dans le monde. Mais comment savons-nous que c’est bien l’Esprit qui nous guide dans tel ou tel choix ? Ignace nous offre dans ses Exercices spirituels une voie qui nous aide à découvrir l’Esprit à l’œuvre en nous, un Esprit qui nous guide sur les chemins du Christ. Analysons quelques éléments qui concernent ce discernement.

Les Exercices spirituels

Les Exercices sont un cheminement qui aide celui qui les fait à découvrir la volonté de Dieu dans sa vie [2]. Le point de départ de ce cheminement est la question que se pose celui qui les fait : comment mon désir de vivre l’Évangile du Christ peut-il rencontrer le désir de Dieu sur moi ? Ce cheminement se fait en méditant sur sa propre vie et en contemplant la vie du Christ. Au centre des Exercices il y a la prière personnelle : cinq méditations ou contemplations par jour, et cela pendant trente jours. C’est dans ces longs moments de prière que s’opère le discernement qui se termine dans l’élection et dans la confirmation de celle-ci. C’est là que l’Esprit se fait connaître.

Il est important de respecter l’architecture qu’Ignace propose dans son livret des Exercices. Les quatre semaines, les heures de prière, les méditations ignatiennes en deuxième semaine, mais encore toutes les annotations, additions, suggestions, propositions, et les règles qu’Ignace offre à l’accompagnateur (celui qui donne les Exercices) sont en fonction de ce cheminement vers une réponse à la recherche de celui qui fait les Exercices. Chaque élément dans le texte des Exercices a une place précise à l’intérieur de ce parcours. L’architecture de tout cet ensemble fait l’originalité du livret d’Ignace.

Importance de l’accompagnateur

Le livre des Exercices est le premier « cahier du maître » dans la littérature spirituelle du XVIe siècle en Occident. Il est important de le noter car cela montre l’importance de celui qui donne les Exercices, l’accompagnateur. Pour Ignace il n’y a pas d’Exercices spirituels sans accompagnateur. Il est indispensable et à la fois très discret, comme Ignace le formule dans ce texte fondamental de la quinzième annotation :

... Il vaut beaucoup mieux, alors qu’on cherche la volonté divine, que le Créateur et Seigneur se communique lui-même à l’âme fidèle, l’enveloppant dans son amour et sa louange, et la disposant à entrer dans la voie où elle pourra mieux le servir à l’avenir. Ainsi, que celui qui les donne ne penche ni n’incline d’un côté ni d’un autre, mais restant au milieu, comme l’aiguille d’une balance, qu’il laisse le Créateur agir immédiatement avec sa créature et la créature avec son Créateur et Seigneur [15].

L’accompagnateur, comme nous le verrons encore plus loin, a un rôle important dans le processus de discernement.

La relecture

Après chaque heure d’oraison Ignace propose un temps limité de relecture de la prière terminée. Encore une nouveauté dans la littérature spirituelle du XVIe siècle. Il y a, dans les Exercices, deux niveaux de relecture. Le premier niveau est décrit à la cinquième addition :

Après avoir terminé l’exercice, pendant un quart d’heure, soit en étant assis ou en me promenant, je regarderai comment les choses se sont passées pour moi pendant la contemplation ou la méditation. Si c’est mal, je regarderai la cause d’où cela provient et, l’ayant regardée, je m’en repentirai pour m’amender à l’avenir. Si c’est bien, je rendrai grâce à Dieu notre Seigneur et je ferai de même une autre fois [77].

Celui qui fait les exercices examine surtout la qualité de son engagement dans la prière.

Mais il y a un niveau plus profond où celui qui fait les Exercices contemple davantage les mouvements intérieurs qui ont eu lieu pendant la prière. C’est ce qu’Ignace décrit quand il explique comment faire une répétition, en première et en seconde semaine : « Après la prière préparatoire et les deux préambules, il s’agira de faire une répétition du premier et du deuxième exercice en notant, et en m’y arrêtant, les points où j’ai senti une plus grande consolation ou désolation ou un plus grand sentiment spirituel » [62]. Le texte en seconde semaine dit : « ...On fera la répétition du premier et du deuxième exercice, notant chaque fois quelques endroits plus importants où l’on a senti quelque connaissance, consolation ou désolation » [118].

Les mouvements intérieurs

Les mouvements intérieurs (ou motions et agitations), ont une importance-clé dans les Exercices. Ignace n’est bien sûr pas le premier auteur spirituel à avoir parlé des mouvements intérieurs ! Non seulement il leur donne un nom – consolation et désolation – mais encore il leur attribue une place centrale dans l’architecture globale des Exercices. La relecture des mouvements intérieurs est un exercice spirituel qui aide à les discerner.

En contemplant longuement et intensément tel épisode de la vie du Christ, je me demande, pendant la relecture, ce qui s’est passé en moi. Quelle parole, quel geste de Jésus ou de ses disciples ou d’autres interlocuteurs m’ont davantage touché ? Et comment m’ont-ils touché : de façon positive (consolation) ou plutôt négative (désolation) ? Pour Ignace les mouvements de consolation peuvent être interprétés comme la façon dont Dieu me parle quand j’écoute sa parole. Ici le rôle de l’accompagnateur est capital. Il aidera à discerner, avec celui qui fait les Exercices, si la consolation est authentique. Si elle vient de Dieu ou de son bon ange, si l’Esprit était à l’œuvre pendant la prière. Il est évident que la parole de l’accompagnateur sera discrète et prudente, mais également encourageante. Car la pédagogie spirituelle d’Ignace est une « pédagogie de la consolation [3] ».

L’Esprit Saint, les esprits, le spirituel

Dans le texte d’Ignace le mot « Esprit » (avec capitale) n’apparaît qu’une seule fois, dans la treizième règle pour le sens vrai dans l’Église [365], outre les cinq endroits dans les Mystères de la Vie du Christ où il cite des textes d’Évangile. Certains historiens pensent qu’Ignace n’a pas voulu employer le nom Esprit Saint pour ne pas être tenu pour « illuminé ». L’idée est plausible, mais il n’y a pas de preuves. Notons que là où le mot Esprit apparaît [365] c’est en lien avec tout croyant, et donc aussi avec celui qui fait les Exercices : « [...] c’est le même Esprit qui nous gouverne et nous dirige pour le salut de nos âmes [...] ». C’est cet Esprit qui nous a été donné.

L’absence du nom Esprit (Saint) dans l’ensemble du texte ignatien ne veut nullement dire que l’Esprit Saint, l’Esprit de Dieu, soit absent dans l’expérience de celui qui fait les Exercices. Au contraire, cet Esprit qui nous a été donné est partout présent. Il habite aussi l’accompagnateur, ce qui rend possible le dialogue spirituel avec celui qui fait les Exercices.

Le texte des Exercices, par ailleurs, parle des « esprits, bons et mauvais », (15 emplois) presqu’uniquement dans les Règles pour le discernement [314-336] et dans les annotations [6, 8, 9, 10] qui renvoient à ces Règles. Citons uniquement la dix-septième annotation :

Pour celui qui donne les Exercices il est très profitable sans vouloir demander ni connaître les pensées propres et les péchés de celui qui les reçoit, d’être fidèlement informé des diverses agitations et pensées que lui amènent les divers esprits... [17].

Cette annotation montre combien les mouvements intérieurs et les idées qu’elles provoquent sont au centre de l’expérience de celui qui fait les Exercices. Le bon esprit ou le bon ange est le messager de Dieu, source de toute bonté. La consolation ne peut venir que de Dieu, de son Esprit. La désolation ne vient pas de Dieu, mais il la permet, dit Ignace dans une lettre d’accompagnement spirituel [4]. Même si Ignace n’emploie pas le mot Esprit (en majuscule), c’est bien Lui qui est à l’œuvre dans la prière de celui qui fait les Exercices.

L’adjectif « spirituel » se retrouve 44 fois dans le livret des Exercices, 16 fois comme « exercices spirituels », 7 fois dans un champ sémantique affectif : « sentiment spirituel, goût spirituel, joie spirituelle, progrès spirituel ». Il décrit la consolation comme consolation spirituelle, la désolation comme désolation spirituelle. Le champ sémantique de l’adjectif « spirituel » dans les Exercices renvoie au monde du divin, comme en témoigne la première annotation :

On appelle exercices spirituels toute manière de préparer et de disposer l’âme pour écarter de soi tous les attachements désordonnés et, après les avoir écartés, pour chercher et trouver la volonté divine dans la disposition de sa vie en vue du salut de son âme [1].

Règles pour le discernement

Remarquons qu’Ignace, dans le texte des Exercices, n’emploie jamais le mot discernement (discernimiento), mais uniquement le mot discreción (pas plus de deux fois, et dans un contexte de discernement des esprits, discreción de espíritus). Le mot discreción cependant est souvent utilisé dans les Constitutions et les Lettres. Dans les textes d’Ignace, discreción signifie une illumination intérieure, qui rend possible de vérifier d’où viennent les mouvements intérieurs et à quoi ils mènent [5]. Dans les traductions françaises le mot discreción est traduit par « discernement ».

Les deux séries de Règles pour le discernement dans les Exercices sont une aide pour discerner ce qui se passe dans l’âme de celui qui fait les Exercices, pour comprendre les mouvements intérieurs qui se produisent dans son âme quand il médite et contemple la parole de Dieu. Ce qui suppose la foi dans la force vivante de la parole de Dieu chez celui qui fait les Exercices. Mais le bon usage de ces Règles est avant tout dans les mains de l’accompagnateur comme le montrent les annotations.

Les quatre premiers paragraphes des Règles, dites de la première semaine, présentent le cadre général. Pour comprendre correctement les Règles qui suivent, il est important de tenir compte de l’attitude générale de la personne : « va-t-elle de péché mortel en péché mortel » [314], ou « s’élève-t-elle du bien vers le mieux » [315] ? Après cet avertissement général, Ignace nous livre sa description de la consolation spirituelle [316] et de la désolation spirituelle [317]. Ces quatre paragraphes sont une introduction à la fois aux Règles de première semaine et celles de deuxième semaine.

Les dix Règles qui suivent sont surtout une aide pour apprendre à bien gérer la désolation. Pendant la première semaine, celui qui fait les Exercices médite sur ses péchés et son besoin de conversion. La désolation alors pourrait bien mettre son désir de suivre l’Évangile du Christ en danger, la consolation au contraire le fortifiera davantage dans son propos. Les trois dernières Règles de cette série décrivent trois types de tentation et les attitudes pour s’y opposer : résistance, ouverture et vigilance.

Les Règles de deuxième semaine concernent toutes la consolation. Ayant appris à bien gérer la désolation, il importe maintenant de discerner si la consolation éprouvée en contemplant la vie du Christ est une consolation vraie, si dans cette consolation Dieu est à l’œuvre, car il existe une consolation fausse venant du mauvais esprit.

Si le bon usage de ces Règles est dans les mains de l’accompagnateur, celui-ci ne pourra que s’appuyer sur la relecture de celui qui fait les Exercices. Il est donc important que celui qui fait les Exercices soit bien initié à la relecture, à cet examen de sa prière, à ce discernement de jour en jour.

Le don de l’élection

Celui qui fait les Exercices est à la recherche de la volonté de Dieu sur sa vie. Son désir de suivre le Christ peut-il rencontrer le désir de Dieu sur lui et comment ? En méditant et contemplant la parole de Dieu, il espère trouver une réponse à sa question. La relecture après chaque heure de prière, jour après jour, est un élément central dans la pédagogie spirituelle d’Ignace. Cette pédagogie requiert un accompagnateur pédagogue, qui a pour ressources sa propre expérience spirituelle, sa connaissance du parcours des Exercices et l’entretien avec celui qui fait les Exercices et lui livre les éléments importants de sa relecture. Qu’a-t-il reçu pendant ces longues heures de contemplation ? Quels ont été les moments forts, les consolations profondes et durables ? Peu à peu il découvre le fil rouge qui le mène vers ce point où son désir rejoint le désir de Dieu sur lui – l’élection.

L’élection est donc d’abord ce don que Dieu lui fait dans la rencontre intime du colloque singulier. Cette rencontre intime avec le Seigneur a fait grandir sa confiance en ce Dieu qui lui donne la vie en plénitude, ce qui le rend capable de dire oui à l’élection qu’il reçoit. L’accompagnateur a été le témoin discret tout au long du cheminement, il a pu suivre le discernement qui s’est fait pas à pas, il était comme l’invité à ce dialogue personnel entre celui qui fait les Exercices et son Dieu. Il est comme Jean-Baptiste, « l’ami de l’époux, il se tient là, il écoute, et la voix de l’époux le comble de joie » (Jn 3,29). Il est aussi le premier témoin de cette expérience faite en Église.

En tout aimer et servir

Une fois les Exercices terminés, celui qui les a faits devra traduire son élection dans des décisions qui la concrétisent en vue d’aimer et servir son « Créateur et Seigneur » en toutes choses, en toutes situations. Pendant le mois des Exercices, il a appris à bien gérer la désolation et à discerner la consolation vraie de la consolation fausse. Il a compris, chemin faisant, comment l’Esprit, qui lui a été donné, l’a mené à se décider à suivre le Christ dans cet acte d’amour suscité par l’amour que Dieu lui offre : « Prenez, Seigneur, et recevez » [234].

La « Contemplation pour parvenir à l’amour » [230-237] n’est pas seulement une récapitulation à la fin du parcours, elle est aussi une ouverture au temps qui suit les Exercices. Ignace y propose de vivre le Christ au quotidien. Les Exercices ont été une école de discernement. Maintenant, le discernement se fera au jour le jour. Il aidera à vivre l’élection dans la fidélité, tout en étant sensible aux mouvements de l’Esprit qui pourraient l’approfondir, l’affiner, l’ajuster, voire la réviser.

Pour Ignace, il est clair que l’examen de conscience quotidien est une aide non négligeable pour rester fidèle à l’Esprit. Mais les quatre points de la Contemplation pour parvenir à l’amour pourront aider à chercher et trouver Dieu en toutes choses. Le premier point : rendre grâce pour tous les dons reçus ; le second : contempler la présence de Dieu et de son Esprit en toute créature ; le troisième : voir Dieu à l’œuvre dans toute la création ; le quatrième : contempler Dieu, la source de tout bien. C’est un exercice spirituel qui peut aider à devenir de plus en plus « contemplatif dans l’action ».

Tout au long des Exercices s’est développé chez celui qui les fait une sensibilité de plus en plus fine quant à la façon dont l’Esprit le touche. À lui s’applique ce qu’Ignace décrit dans la septième règle pour le discernement des esprits en deuxième semaine :

Chez ceux qui vont de bien en mieux, le bon ange touche l’âme doucement, légèrement et suavement, comme une goutte d’eau qui entre dans une éponge. [Chez eux, le bon ange] entre silencieusement, comme dans leur propre maison [335].

Celui qui évolue du bien au mieux reconnaît l’Esprit de Dieu à partir d’une profonde connaturalité avec Dieu, son Créateur, car toute consolation vraie approfondit l’intimité avec Celui qui est la source de tout bien.

Esprit et amour

Au début de cet article nous avons cité le texte de Paul dans l’épître aux Romains : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné ». Cet accord entre Esprit et amour trouve une résonance dans les Constitutions et les Lettres d’Ignace quand il parle de la discreta caritas [6], le discernement de la charité. Cette expression typique d’Ignace nous montre comment vivre le discernement dans la vie au quotidien.

Pour Ignace, l’amour n’est pas aveugle, au contraire, l’amour vrai est clairvoyant, capable de discerner ce qui est bien, ce qui est meilleur. Nous avons déjà vu que pour Ignace le discernement (discreción) est une illumination intérieure qui rend possible de vérifier les mouvements intérieurs. Le discernement spirituel est un don de l’Esprit. Mais l’amour est aussi un don, un don de Dieu, qui vient d’en haut, de arriba. Discernement et amour ont une même source, ce qui permet à Ignace de les mettre ensemble dans une même expression, discreta caritas [7].

On peut s’en rendre compte par quelques exemples tirés de lettres d’Ignace. À un Père qui demande à Ignace s’il peut accepter un hôte dans la communauté plus longtemps que la règle le permet, Ignace répond : « La règle générale dit qu’un hôte ne doit pas rester plus de trois jours. Mais cela n’est pas applicable à tous. Vous devez tenir compte de la motivation (pourquoi veut-il rester plus longtemps). Le discernement de la charité peut toujours faire des exceptions [8] ». À François de Borgia, qui demande s’il peut accepter dans la Compagnie un jeune dont le père est musulman, Ignace répond : « Le discernement de la charité vous montrera ce qu’il convient de faire, tenant compte de l’édification du peuple et du service de Dieu notre Seigneur [9] ». Au Père Juan Nuñez Barreto, nommé Patriarche en vue d’une grande mission en Éthiopie, Ignace explique dans une longue instruction très détaillée comment procéder dans cette mission. Mais la lettre se termine par le paragraphe suivant : « Tout ce qui est ici proposé l’est à titre d’avis. Mais que le patriarche ne se croit pas obligé de s’y tenir. Qu’il s’en tienne plutôt à ce que le discernement de la charité, compte tenu de la situation du moment, et l’onction de l’Esprit Saint, qui doit être en toutes choses son principal guide, lui dicteront [10] ». Soulignons la grande confiance d’Ignace dans le jésuite envoyé en mission.

On pourrait penser que, dans l’expression discreta caritas, le substantif caritas est plus important que l’adjectif discreta (participe passé de discernir), ce qui n’est pas le cas. Les deux éléments de l’expression sont interchangeables, ce que montre bien une dernière citation. Ignace conclut une lettre du 25 janvier 1549 à François de Borgia de la façon suivante : « Que l’éternelle Sagesse nous donne à tous une charité pleine de discernement et un discernement plein de charité [caridad tan discreta y discreción tan caritativa] que jamais nous n’arrêtions de désirer et d’accomplir ce qui est plus acceptable et agréable aux yeux de Dieu [11] ».

La discreta caritas, le discernement de la charité, peut aider, elle aussi, à vivre l’élection faite pendant les Exercices, en actes concrets jour après jour.

[1Voir aux numéros 37, 79 et 304.

[2Exercices spirituels, n° 1. Dans cet article les citations des Exercices sont rendues par le numéro entre crochets [...].

[3Patrick Goujon, Les Conseils de l’Esprit, Lessius 2017, p. 43-57.

[4Lettre à Teresa Rejadell, du 18 juin 1536, Écrits. DDB 1991, p. 645.

[5I. Iglesias, Discreta caritas, in Diccionario de Espiritualidad Ignaciana I, Madrid 2007, p. 617-618.

[6La traduction de l’expression discreta caritas varie selon les langues : le discernement de la charité (français), discreet charity (anglais), die kluge Liebe (allemand), bedachtzame liefde (dans les Constitutions en néerlandais) et onderscheidende liefde (M. Rotsaert).

[7Les exemples qui suivent situent la discreta caritas dans le contexte d’une décision. Il y a dans les Lettres et les Constitutions un certain nombre d’endroits où le contexte est celui de la modération, du juste milieu.

[8Lettre au P. Cesar Helmenius du 12 janvier 1555, Monumenta Historica Societatis Iesu, Monumenta Ignatiana, Epistolae VII 267.

[9Lettre à Francois de Borgia du 29 mai 1555, Id., Ep. IX, 87.

[10Écrits, op. cit., p. 933-934.

[11MHSI, MI, Ep. II 322.

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