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« Compagnon de Jésus », « Jésuite »

Les expressions, leur contenu, leur origine

Xavier Griffé, s.j.

N°2021-4 Octobre 2021

| P. 9-22 |

Kairos

Quand un jésuite, ancien directeur du célèbre lnstitut Gramme de Liège (déjà auteur chez nous de « Avoir ou être ? », VsCs 72, 2002-2, p. 117-130), qui aime « fureter dans le futur », nous partage l’histoire des appellations courantes des membres de la Compagnie de Jésus, il devient évident que le nom voulu par Ignace de Loyola est source d’avenir.

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Les appellations habituelles des membres de la Compagnie de Jésus, comme « jésuites » ou « compagnons de Jésus » sont-elles équivalentes ? Chacune porte en elle une histoire et sans doute aussi, une signification propres. Les anniversaires ignatiens peuvent donner lieu à un rapide retour sur ces désignations, à commencer par la plus usuelle.

« Jésuite »

Selon le Père André Ravier s. j, le terme « jésuite » prit naissance en 1552 à Ingolstadt, ville située en Bavière, au bord du Danube, dans un contexte social assez particulier :

Ignace de Loyola joue (alors) un coup décisif : le duc Albert ne consentant pas à créer le collège pour externes selon la requête qui lui était adressée, Ignace, s’appuyant sur la volonté du pape et les relations de famille qui lie le duc Albert au roi des Romains, décide de retirer d’Ingolstadt, Canisius, Goudanus, et les trois novices de Louvain qui les ont rejoints, et il les envoie en renfort à Vienne : le départ a lieu le 28 février.
À Vienne, la communauté est active et vivante (après l’arrivée du groupe d’Ingolstadt, elle compte 25 membres) ; les compagnons sont de nationalités variées et on peut travailler efficacement dans cette ville à la population hétéroclite : réfugiés hongrois, ouvriers italiens, soldats français et espagnols, germains autochtones. À la fin de l’année, la peste ravage la ville : les compagnons restent sur place et se dévouent au service de la population, des malades, des soldats, des prisonniers. Des vocations se présentent « pour être jésuites ».

Et le Père Ravier de préciser qu’il semble que ce soit à ce mo ment que le mot fut appliqué aux compagnons, du moins en Germanie [1].

La Compagnie de Jésus fut approuvée par Rome en 1540 ; le mot « jésuite » apparait douze ans plus tard. Il ne fut donc pas contemporain des primi Patres (premiers Pères) et pas davantage des documents constitutifs de la Compagnie de Jésus. Apparu pour la première fois (Vienne, 1552) dans le vocabulaire de personnes proches des confrères de la Compagnie de Jésus, il prit naissance dans le milieu social plurilingue du tout-venant populaire de cette région culturelle ravagée par la peste ; « une population hétéroclite », précise le Père Ravier. L’expression « compagnon de Jésus », qui est en elle-même tout un programme personnel et communautaire cher aux primi Patres, se voit ainsi transformée en une appellation du cru populaire local, respectueuse sans doute du travail social de la vingtaine de compagnons de Jésus de différentes nationalités rassemblés à Vienne, forte aussi d’une référence sympathique puisque... des vocations se présentent « pour être jésuites » ! Ultérieurement, le terme « jésuite » sera utilisé en d’autres langues sans que l’on sache encore très bien comment et pourquoi il se répandit sur les continents jusqu’à devenir localement plus habituel – en-dehors du cercle des confrères de la Compagnie de Jésus – que celui de « compagnon de Jésus ». Deux termes ou expressions dont les contenus ne sont vraiment pas identiques, même si la société civile peut les confondre. Le premier que les compagnons intéressés n’utilisent pas pour se présenter fait figure d’un qualificatif ; il ne doit pas son existence à l’initiative de l’ordre religieux.

Cette origine du terme « jésuite » donne ainsi à réfléchir pour plus d’une raison. Il y a, à ce moment de 1552, plus d’une vingtaine d’années que Pierre Favre, un Savoyard, François Xavier, un Navarrais et Ignace de Loyola, un Basque, se sont rencontrés à Paris, au collège de Beauvais, pas loin du collège Sainte-Barbe, et font équipe ensemble. En 1534, ces trois premiers ont fait des émules pour devenir un groupe de sept : Ignace de Loyola, Pierre Favre, François Xavier, Simon Rodriguez (portugais), Jacques Laynez et Alphonse Salmeron (castillans) et Nicolas Bobadilla, de Tolède.

Ils ont réfléchi à leur avenir commun pendant deux décennies et s’engagent dans un projet qui prendra la tournure universelle que nous connaissons. Dans l’immédiat de ce temps de maturation, ils ont notamment décidé qu’ils feraient, dans la pauvreté, un pèlerinage en Terre Sainte, à Jérusalem, sur les traces du Christ mais que, si ce n’était pas possible, en raison des guerres de l’époque, ils se rendraient chez le Pape et qu’ils se mettraient à son service. Ils concluent leurs décisions en se retrouvant le 15 août 1534 à Montmartre, dans la crypte d’une petite chapelle, lieu du martyr de saint Denys. Ils y participent à l’Eucharistie célébrée par Pierre Favre, ordonné prêtre le 30 mai précédent. À leurs vœux de religieux, ils ajoutent celui d’aller en pèlerinage à Jérusalem. Puis, de 1534 à 1537, les compagnons reprennent leurs études. Le groupe s’élargit à trois nouveaux venus : Claude Le Jay, un Savoyard, Paschase Broët, un Picard, Jean Codure du diocèse d’Embrun (Hautes-Alpes). Chaque année, le 15 août, ils se retrouvent à Montmartre et renouvellent leur promesse. Le 6 janvier 1537, tous se retrouvent à Venise où un onzième rejoint le groupe, Diégo Hocez (un Vénitien).

Mais la guerre entre Venise et les Turcs interdit tout passage vers la Terre Sainte. Les compagnons se mettent alors à disposition des pauvres : catéchisme aux enfants, aide aux malades dans les hospices et les hôpitaux, prédication, etc. Leur décision les rend mobiles et disponibles mais va les disperser jusque dans les villes du Nord de l’Italie, notamment à Bologne. Avant de se séparer, ils se posent ainsi la question : « Que répondre à ceux qui nous demanderaient le nom de notre groupe ? ».

« Compagnon de Jésus »

Le Père Peter Knauer s.j., théologien allemand, étudia longuement les écrits de la période de fondation de la Compagnie de Jésus. Dans une étude de 1998, il apporte la réponse de Juan Polanco, historien qui travailla de longues années avec Ignace :

Vu qu’il n’y avait entre eux d’autre tête et d’autre supérieur que Jésus-Christ que seul ils désiraient servir, il leur sembla qu’ils devaient prendre le nom de celui qu’ils avaient pour tête et se nommer : la Compagnie de Jésus.

Le Père Knauer précise :

Ce n’est qu’à Rome, lorsque le Pape accueillit leur proposition et commençait à envoyer quelques-uns d’entre eux en mission, que le groupe décida, après plusieurs semaines de discernement, de demeurer, au travers de la dispersion, comme un corps, et pour ce faire de fonder un ordre religieux. Polanco a raconté combien Ignace tenait à nommer définitivement le nouvel ordre religieux « Compagnie de Jésus ». Ce désir était enraciné dans une expérience spirituelle décisive qui apparaît clairement dans le récit de la Vision de la Storta. [...] Diego Lainez, l’un des dix cofondateurs de la Compagnie de Jésus, répliqua à [certains] reproches : dans le Nouveau Testament nous pouvons lire, que « le Père nous a appelés à la communion avec son Fils Jésus Christ notre Seigneur » (1 Co 1,9) et que « notre communion est communion avec le Père et avec le Fils » (1 Jn 1,3). En ces deux passages, la traduction latine de la Bible utilise le mot « societas ». Cette justification néotestamentaire du nom « Societas Jesu – Compagnie de Jésus » concerne cependant tous ceux qui croient en Jésus Christ. Aussi le nom de Compagnie de Jésus n’est-il pas seulement le nom d’un ordre religieux, mais également le programme de tout chrétien. Ignace et ses compagnons comprenaient cette dénomination dans le sens précis de compagnonnage avec Jésus. Il ne s’agit donc pas seulement d’une Compagnie « du nom de Jésus ». Être chrétien est à comprendre comme communion avec Jésus et pas seulement comme une sorte d’amitié avec Jésus-Homme. La Compagnie de Jésus n’est pas une compagnie « fermée » mais « ouverte ». Dans son nom s’exprime la vocation de notre ordre religieux de répandre la perception libérante de la foi pour tout homme de bonne volonté.

Ces hommes qui avaient étudié, discerné, réfléchi, vécu ensemble, s’étaient ainsi engagés solennellement et mis en disponibilité de servir autrui à la suite de Jésus-Christ, en une vie de compagnonnage, en « compagnons de Jésus ». Dans quel but ? « En todo amar y servir » ! Le Père Knauer explicite : « La communauté avec Dieu concerne la vie toute entière et est le point de départ de tout agir. C’est pourquoi le chrétien vit pour la gloire de Dieu en tout ce qu’il fait à partir de sa foi ; c’est donc tout l’opposé d’une vie spirituelle qui ne concernerait qu’une part de l’existence, part qui serait toujours à étendre davantage mais qui demeurerait toujours limitée. »

En 1539, ces onze premiers compagnons se lièrent par le vœu d’obéissance fait à l’un d’entre eux. L’année suivante, la Compagnie de Jésus, de groupe libre de compagnons qu’elle fut jusqu’alors durant ces années de maturation, se transformait en un ordre religieux. C’est le 24 septembre 1540, en effet, que le Pape Paul III officialisa, par la Bulle Regimini militantis la place dans l’Église de la « Compagnie de Jésus ». Ses membres définissaient l’idéal qu’ils entendaient poursuivre, celui de « compagnons de Jésus ».

Est-ce forcer la pensée du Père Ravier de penser que c’est l’action sociale du groupe de ces dix (Diégo Hocez était décédé en 1538) auprès de la population très éprouvée, qui stimula l’engouement pour leur action, voire pour les rejoindre, sans avoir nécessairement approfondi l’intention de vie de ces « compagnons de Jésus » ? Le terme « jésuite », lié aux circonstances confuses de l’épidémie de peste, apparaît comme né au milieu des activités de service social des premiers confrères, immédiatement perceptibles durant cette épreuve que traversait la population. Serait-il peut-être aussi le résultat d’un amalgame de langues parlées dans cet environnement multiple ? Un mot forgé localement et compréhensible par tous pour désigner non pas un projet ou un programme de vie mais ce groupe d’hommes et leurs activités d’entraide.

Le glissement de l’expression « compagnon de Jésus » vers celui de « jésuite », reste toutefois étonnant et surprenant quand on se rappelle le témoignage de Juan Polanco : « ... combien Ignace tenait à nommer définitivement le nouvel ordre religieux Compagnie de Jésus ». Confirmation du moins que le terme « jésuite » ne fut pas créé par les primi Patres et qu’il n’est pas à intégrer comme un reflet de leur intention.

La question se pose dès lors : dans les archives de la Compagnie, existe-t-il une trace faisant état que l’un ou l’autre des onze premiers compagnons des deux décennies ignatiennes du groupe (1534 à 1556), voire de leurs successeurs immédiats, ait fait utilisation, fut-ce occasionnellement, du terme « jésuite », en lieu et place de celui de « compagnon de Jésus » ? D’autre part, le terme « jésuite » utilisé aujourd’hui, sans que cela plaise à tous les confrères, a-t-il jamais reçu une approbation par la Compagnie de Jésus en suppléance de celui de « compagnon de Jésus » ? Dans l’hypothèse où il se confirmerait qu’il n’était pas utilisé entre les confrères des années 1550, il faudrait en conclure qu’il fut simplement mais réellement conçu dans la seule périphérie de l’ordre religieux. Rien d’étonnant non plus à ce qu’il ait pu prendre d’autres significations en fonction d’autres circonstances locales et qu’il ait évolué dans le temps selon d’autres approximations, interprétations, ou implications au fur et à mesure où la Compagnie diversifiait ses activités. Un terme qui put, dès lors, prendre des consonances variées, parfois en accord avec celle qu’il avait pour les contemporains viennois de 1552, parfois plus ou moins éloignées.

Par ailleurs, nul doute quant au contenu de l’expression « Compagnie de Jésus » formellement décidée par Ignace de Loyola et les primi Patres, ni pour celle de « compagnon de Jésus » qui incarnent, toutes deux, sans ambiguïté l’intention des fondateurs. Elles définissent sans équivoque et avec précision, sans besoin d’explication, le programme proposé au chrétien qui envisage d’y adhérer. Sa référence est unique et son projet simple : compagnonnage avec Jésus-Christ tel que Celui-ci est annoncé, dans l’Évangile, pour tous les chrétiens.

Essai de recadrage

À notre époque où le besoin se fait jour à nouveau de recadrer toute réalité par rapport aux images médiatiques faciles, voire abusives, qui en rendent compte, un effort de précision semble également s’imposer afin que les « fondamentaux » émergent à nouveau des imprécisions, voire des confusions qui ont pu venir au jour, sous des discours plus approximatifs que réfléchis.

Le terme « jésuite » en son origine de 1552 n’évoque pas par lui-même une intention ou un programme ; il est, en quelque sorte un mot « statique », lié au contexte où il vit le jour. Son essence n’est perceptible que si l’effort est fait de rechercher l’intention et l’action auxquelles elle renvoie, celles des circonstances historiques, sociales et culturelles de Vienne en 1552 où il fut utilisé. Ce mot rendait compte des activités de la vingtaine de compagnons de Jésus venus s’intégrer dans ce petit monde « de réfugiés hongrois, d’ouvriers italiens, de soldats français et espagnols, et de germains autochtones » avec lesquels s’établira une considération réciproque. Le terme renvoie à ce contenu social particulier.

Dans les temps ultérieurs des 18e, 19e et 20e siècles que restait-il du terreau de Vienne de 1552 où les activités de ces hommes leur avaient donné un autre nom pour les désigner que celui qu’ils avaient choisi de « compagnons de Jésus » ? Quel rapport entre les activités dans lesquelles ils œuvraient selon le contexte social historique de leur époque et les préoccupations des confrères d’hier et d’aujourd’hui dans un de nos collèges, une de nos universités ou une de nos communautés d’accueil spirituel ?

Par contre, l’expression « Compagnie de Jésus » et celle qui s’en déduit, « compagnons de Jésus », n’ont nul besoin d’interprétation ni d’un quelconque contexte local ou historique pour être immédiatement comprises : elles n’ont pas à être renvoyées à un cadre sociétal pour être perceptibles. Non seulement elles le sont par elles-mêmes dans le temps où elles s’inscrivent pour la première fois – au temps d’Ignace de Loyola –, mais elles demeurent identiques à travers le temps parce qu’elles intègrent, dans l’esprit des premiers « compagnons de Jésus », une intention formelle d’absolu, vécu et ressuscité. Elles révèlent selon leur conviction certaine – qui ne peut être évincée sans atteindre l’essence même de leur décision – une référence à Quelqu’un qui n’est tributaire ni du temps, ni de l’espace..

Les années s’écoulèrent, les États se transformaient, les chefs d’États essayaient de veiller à l’épanouissement des pays et de leurs populations ; l’action sociale des compagnons de Jésus se diversifia, s’inventa selon les nécessités des environnements nouveaux que les confrères découvraient. L’instruction du peuple prit une place prépondérante dans toutes les nations. Il en fut ainsi également de l’ordre religieux qui, en Europe occidentale, se consacra majoritairement à l’enseignement. L’action sociale diversifiée des premiers compagnons de Jésus se recentra ainsi sur cet objectif devenu prioritaire de tous les États : l’enseignement.

Dans cette évolution de quatre siècles, le terme « jésuite » demeura mais la réalité historique dans laquelle il s’était inscrit évolua forcément ; on continua à parler des « jésuites », selon l’expression de 1552, mais dans un contexte social et historique fondamentalement différent de celui où il était né. Le terme continua de poursuivre sa route dans cette société en mutation qui s’engagea de plus en plus dans « l’instruction » du public ; beaucoup d’établissements scolaires ou académiques furent ainsi fondés voire encadrés par les diocèses, les ordres et congrégations de religieuses et de religieux et donc aussi par des confrères de la Compagnie de Jésus. Ces établissements scolaires avaient sans doute réputation d’offrir une « instruction » de qualité mais aussi une « éducation » selon l’esprit de chrétienté qui y régnait ; il en était ainsi tant dans l’enseignement stricto sensu que dans les activités parascolaires (culturelles, éducatives, sportives, de groupements de jeunesse, etc...) qui prolongeaient l’éducation des établissements d’enseignement. Ainsi, les élèves disaient spontanément « qu’il. elle. s allaient en classe chez les abbés, chez les bénédictines, chez les salésiens, chez les jésuites, etc... ».

Dans les établissements de la Compagnie de Jésus, rappelait récemment le Père Eraldo Cacchione s.j. [2], la pédagogie était en harmonie avec le Ratio Studiorum qui définissait leur spécificité :

... fruit, d’une part, des communautés éducatives formées uniquement ou presque uniquement par des jésuites, présents pour enseigner aux enfants, matin et après-midi, six jours par semaine, et, d’autre part, de l’élaboration de l’héritage de l’humanisme chrétien (synthèse de la Renaissance de la tradition chrétienne et des classiques de la Latinité et de la Grécité, intégrée avec une passion philosophique pour la science, la linguistique et un souci de « représentation » à travers le théâtre, la danse et la musique) par des groupes de jésuites de différentes parties du monde, dans un système scolaire qui avait les rythmes et les temps d’une société qui n’existe plus : des écoles avec un nombre d’étudiants peu élevé (dans de nombreux cas, même des « initiés »).
Tout cela demande un temps énorme de la part des éducateurs, à tel point que l’éducateur se donne en fait lui-même à l’élève, et c’est précisément à travers cette « disponibilité » que se crée une relation personnelle vivifiante, qui rend unique le parcours des étudiants dans nos établissements d’enseignement. En fin de compte, c’est le temps passé ensemble, c’est l’amitié engendrée et cimentée durant les heures, les jours, les semaines de « temps éducatif » passé ensemble, qui « fait » l’éducation ignatienne. Toutes ces activités sont intentionnellement conçues comme des opportunités éducatives et toutes contribuent à la « formation intégrale de la personne ».

Faisant le lien entre cette époque et les temps actuels, le Père Eraldo Cacchione poursuit :

D’autre part, l’éducation jésuite s’est inculturée dans toutes les régions du globe, avec un tronc commun mais aussi de nombreuses différences dues aux cultures locales et aux exigences des programmes publics. De plus, dans la dernière partie du XXe siècle, la diminution du nombre de vocations religieuses a rendu moindre la contribution directe des pères jésuites (parfois minime), favorisant l’arrivée de laïcs formés à la spiritualité et à la pédagogie ignatiennes, et changeant à la fois l’approche du programme scolaire et la forme de la communauté éducative.

Cette évolution de la disponibilité de l’instruction pour tous fut sans conteste un apport social énorme au bénéfice de toutes les couches de la société qui eurent ainsi accès à la scolarisation. Par ailleurs, l’effet rapide de la sécularisation, des golden sixties, de la diminution des vocations, de l’attrait pour la matérialité de la vie, etc., eut un autre impact. Si, des deux composantes de la formation scolaire, celle de « l’instruction » put se maintenir et évoluer en fonction des acquis antérieurs, la composante « éducation » qui était le reflet spécifique des fondateurs d’écoles subit le contrecoup immédiat des mutations de la société. Il en fut ainsi dans les établissements scolaires autrefois organisés par les communautés religieuses présentes sur le terrain même des écoles. Au point que les expressions d’autrefois « aller en classe chez les abbés, chez les bénédictines, chez les salésiens, chez les jésuites, etc... » n’ont évidemment plus la même signification – voire sont devenues obsolètes –, au point aussi où la régression du nombre des vocations au 21e siècle compromet significativement, voire rend illusoire « ... le temps passé ensemble, l’amitié engendrée et cimentée durant les heures, les jours, les semaines du “temps éducatif” passé ensemble, qui “fait” l’éducation ignatienne » dont parle le Père Eraldo Cacchione.

Le constat est bien là que, en Europe occidentale, la présence des abbés, des religieux et religieuses, autrefois présents, jours et nuits, sept jours sur sept, sur le terrain de leurs établissements d’enseignement s’est progressivement effacée puis éteinte. Une page s’est tournée sur ceux qui avaient vocation personnelle de témoigner des valeurs qu’ils avaient intégrées dans la vie religieuse et qu’ils relayaient dans leur profession d’enseignants. Aujourd’hui, le corps professoral laïc a pris le relais d’en assumer la charge. Un sujet qui fut traité, il y plus d’un quart de siècle déjà dans la revue Humanités chrétiennes [3].

Faut-il conclure ?

« Compagnon de Jésus » ou « Jésuite » ? Il faut rester éveillé à la signification des mots. Les mots et leur contenu ont toujours été d’importance pour traduire un esprit, même si la difficulté demeure toujours de le vivre, de le dire, de le transmettre. Il en demeure ainsi en notre temps comme il en fut en celui où des communautés de religieuses ou de religieux vivaient en symbiose avec les établissements qui portaient leur nom ; ce qui n’est plus le cas en Europe occidentale.

L’intention de cette réflexion n’est pas d’envisager une conclusion. Le temps reste à la réflexion. « Aller aux frontières... », demandait le Pape François. Aller de l’avant, rester vrai et à l’écoute d’hier, d’aujourd’hui et de demain. L’opportunité était donc là d’aller aussi aux frontières des mots « jésuite » et « compagnon de Jésus » qui ne sont pas synonymes.

En Occident, les circonstances ont mis en évidence les besoins plus immédiats du siècle dernier : pourvoir aux besoins d’enseignants et de cadres pour les établissements d’enseignement secondaire et les universités. Une tâche qui fut concomitante avec le déclin des vocations religieuses à partir des années soixante du 20e siècle. Au point peut-être où, dans un contexte social plus matérialisé et, conséquemment, déchristianisé, les familles qui n’étaient pas en recherche d’un compagnonnage de l’esprit de l’Évangile pour leur vie familiale et professionnelle peuvent avoir confondu le projet de formation dans les collèges avec celui de simple « formation intellectuelle ». En parallèle avec le souci de formation, mais aussi avec l’évolution de la matérialité de la vie en société et d’une moindre référence aux valeurs de chrétienté, les familles restaient soucieuses de garantir pour leurs enfants la possibilité d’un accès ultérieur à l’enseignement supérieur. Un souci qui correspondait, parfois ou souvent selon les régions, avec celui d’un milieu social plus aisé, voire proche d’une certaine mondanité. Le terme « jésuite » demeura pour les établissements scolaires de l’ordre religieux, mais ceux de « Compagnie de Jésus » et de « compagnon de Jésus » s’estompèrent avec la fermeture des communautés religieuses locales

« Aller aux frontières... » ? Pas les frontières géographiques, si grands ou modestes que puissent être les projets, ce serait trop simple, voire simpliste ; il faut laisser cela aux spécialistes de la matérialité. Mais oser aller aux frontières dont nous nous sommes peut-être entourés au cours des temps pour nous sécuriser, nous protéger ou simplement nous modeler dans des habitudes, est un tout autre projet ! Se remettre en question, donc, et ouvrir nos frontières qui voilent nos demains au risque de compromettre les appels stratégiques ; et sans doute les réévaluer afin de mesurer les nouveaux besoins, fureter dans le futur, l’analyser, le réfléchir, le définir, le développer en souplesse avant qu’il ne soit imposé. Intégrer en une synthèse d’aujourd’hui les expériences, les erreurs, les échecs et les acquis d’hier, pour aider les générations futures à imaginer et prévoir les développements nouveaux. À une époque où tous ont pris conscience que les valeurs de l’Évangile furent mises à mal à l’extérieur et à l’intérieur de l’Église depuis un bon demi-siècle, le dynamisme de l’expression « compagnon de Jésus » reçue de la tradition des fondateurs de l’ordre religieux ne peut s’estomper devant celui, statique, de « jésuite » qui s’est lui-même encombré de confusions au cours des siècles.

Pour toutes les générations, la nôtre en particulier, autant de défis à relever en prospective et en perspective, des défis que les « compagnons de 1540 » semblent avoir perçu en leur temps, pour leurs lendemains. Serait-ce peut-être une des raisons pour laquelle Ignace y réfléchit si longtemps avant de confier, comme le rapporte Juan Polanco, qu’il « tenait à nommer définitivement le nouvel ordre religieux Compagnie de Jésus » ? Un nom explicite pour toutes les époques, y compris celles de sécularisation et de déchristianisation, un nom simple pour des projets en harmonie avec l’esprit de l’Évangile, créé en son temps mais qui n’a pas d’âge, à l’abri aussi des codes sociaux et des convenances qui n’arrêtent pas de défiler, permanent pour être vécu en toutes latitudes et qui, quelles que soient les circonstances de lieux où il germe, invite constamment à retourner à l’essentiel...

[1Cf. Ignace de Loyola fonde la Compagnie de Jésus, Desclée de Brouwer-Bellarmin, Paris, 1973, p. 182-183.

[2Cf. « Jésuites en Europe », in JCEP News, mars 2021.

[3Cf. X. Griffé s.j., « Établissements scolaires catholiques : évolution », dans Humanités Chrétiennes, 29e année, n° 2, décembre-février 1985-1986.

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