Dieu a-t-il voix au chapitre ?
Aude-Marie P., f.m.j.
N°2021-4 • Octobre 2021
| P. 73-80 |
Sur un autre tonMembre des Fraternités monastiques de Jérusalem qu’on sait dédiées à la ville et à ces hauts-lieux pèlerins où celle-ci transhume parfois, normalienne et agrégée de Lettres, sœur Aude-Marie offre dans ces lignes d’une pertinence et d’une sagesse exquises une méditation inspirante sur la relation vitale entre ces lieux où Dieu parle : la chapelle et le chapitre.
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À Vézelay, on repère encore facilement certains des bâtiments monastiques qui entouraient l’église. Mais d’autres lieux ont perdu leur usage premier. Ainsi, la salle du chapitre est devenue une chapelle. C’est bien pratique. Mais j’ai découvert un jour, sur un cahier où les visiteurs notent leurs impressions, que l’on pouvait trouver cela fort dommage : le chapitre est un lieu où la parole s’adresse aux frères, disait l’auteur de ces quelques lignes, quel contresens d’y installer une chapelle ! J’ai été étonnée par la vigueur de l’intervention. Mais j’ai gardé la mémoire de ce déséquilibre qui avait si vivement alerté cette visiteuse.
Ils sont pourtant bien rares, ceux qui s’intéressent à cet ancien chapitre. Il ne présente certes pas d’intérêt architectural. Mais il y a peut-être d’autres raisons plus profondes. Par exemple, le dortoir est à présent un musée, mais les collégiens savent que son emplacement permettait de se rendre à l’église au milieu de la nuit : on aura retenu le sens de la disposition des lieux, orientant toute la vie vers la louange de Dieu.
La salle du chapitre, cela semble moins signifiant. Un moine, en effet, c’est quelqu’un qui prie. Et pour prier, il vit en silence. Il parle avec ses frères, bien sûr, mais enfin le moins possible. Il apprend même parfois à communiquer par signes pour ne pas rompre le silence ! Un moine, ça ne parle donc pas du tout ? Eh bien, non. Ou bien... si, il parle... autrement, beaucoup mieux : il parle à Dieu dans la prière.
Je force peut-être un peu le trait, mais à peine : la vie religieuse, et plus encore la vie monastique, semblent pour tant de personnes si exotiques que l’on ne craint pas à ce sujet les affirmations tranchées.
Parler à Dieu et à ses frères
Mais si vous avez devant vous un groupe d’adolescents en visite à Vézelay, essayez donc de les inviter à en dire plus : vraiment, on parle à Dieu dans la prière ? Et il répond ? On peut passer une vie à ne parler qu’à Dieu ? Si les langues se délient, beaucoup diront probablement que tout cela leur semble un peu étonnant et pas très attirant. Mais enfin, on ne peut pas appréhender l’existence des moines à la lumière de l’expérience commune... Ils vivent avec Dieu, pensez donc !
Alors, il serait bon d’emmener les visiteurs dans la salle du chapitre, et de leur expliquer ce qui s’y passe. Là, toute la communauté se réunit pour parler. Un lieu est offert pour que la parole circule au mieux, afin d’ouvrir un espace intérieur d’écoute et de respect.
Abbaye de Sénanque, l’ancienne salle capitulaire
Au chapitre, l’abbé lit et commente un passage de la règle. Ainsi, les frères se rappellent les raisons profondes de leur présence, tous ensemble, ici. On se partage aussi les mille choses, petites et grandes, qui font la vie commune. On parlera de l’organisation du travail, de la récolte de blé qui s’annonce bonne ou mauvaise, des questions qui se posent pour un nouvel aménagement de la chapelle.
Dieu à l’église, Dieu au chapitre
Mais plus encore que le partage de nouvelles et d’informations, le chapitre permet pour saint Benoît de préparer les décisions. Dans sa règle, il note que l’abbé a le devoir de demander aux frères leur avis concernant les affaires importantes. Et il précise que tous doivent être convoqués, « pour cette raison que le Seigneur révèle souvent à un plus jeune ce qui est préférable » (Règle, § 3).
C’est l’occasion de reprendre les questions posées à notre groupe d’adolescents. Le moine cherche Dieu, dit saint Benoît. Nous pourrions alors imaginer que toute sa vie est tournée vers l’église où il le rencontre. Mais il y a dans un monastère une église et un chapitre. Le moine parle à Dieu et à ses frères. Pour décider avec plus de sagesse en prenant l’avis des frères, sûrement. Pour donner à chacun l’occasion de participer à la construction de la vie commune, c’est vrai. Mais Benoît oriente autrement son propos : donner la parole aux frères, c’est recevoir ensemble ce que « le Seigneur révèle ». C’est permettre que Dieu parle à travers nos paroles humaines.
Voilà que notre moine retrouve les pieds sur terre : non seulement les réalités concrètes du travail, des relations fraternelles, sont assez importantes pour faire l’objet de sa parole. Mais en plus, cette parole « profane » (littéralement : qui se tient devant le temple, hors de son enceinte) est aussi le lieu où il cherche Dieu. Il vit avec Dieu en vivant avec ses frères, dans l’hospitalité réciproque de la parole échangée.
La parole du frère comme une brèche pour Dieu
Encore faudrait-il ne pas se méprendre : ce « plus jeune », évoqué par Benoît, convoque peut-être pour nous tout un imaginaire venant plutôt des contes. Nous l’imaginons timide et pourtant avisé, nous voyons Benoît insister pour lui demander son avis, puis rendre grâces à Dieu d’avoir trouvé tant de sagesse chez ce tout jeune moine, évidemment rayonnant d’humilité.
C’est étonnant : puisque dans cette scène « le Seigneur révèle », on ne peut s’empêcher d’y voir l’irruption, dans la réalité banale d’une discussion entre frères, d’une parole autre, pure, incontestable : c’est celle d’un jeune moine humble et sage, presque un ange de Dieu. Mais le plus jeune, c’est pour les contemporains de Benoît celui qu’on écoute moins volontiers, car il n’a pas l’autorité que lui confèrent les années. Il y a toujours celui ou ceux qu’on préférerait ne pas écouter vraiment. Peut-être ce dernier venu est-il d’ailleurs un peu agaçant. Il a de toute façon bien des défauts, qui ne passent sûrement pas inaperçus dans le quotidien de la vie fraternelle.
Écouter ce que Dieu révèle, ce n’est pas se laisser conquérir par une parole qui s’impose d’elle-même. Il s’agit plutôt d’avoir l’oreille assez fine, assez désencombrée de la peur et du mépris pour reconnaître le signe que Dieu fait.
Notons bien que Benoît ne donne pas un poids plus grand à la parole du « dernier » qui deviendrait le messager privilégié de Dieu. Cela dispenserait une fois encore du travail coûteux de l’écoute, en désignant par avance d’où viendra la vérité. Mais il rend attentif au fait que Dieu se révèle aussi dans l’écart avec ce que l’on sait déjà. La parole qui empêche le discours de s’enclore dans ses certitudes devient le lieu où peut advenir la nouveauté de Dieu.
Si cette nouveauté advient, ce ne sera sans doute pas dans une exclamation émerveillée et unanime. C’est un long travail d’entendre que cela dissone, de l’accueillir, et de chercher ensemble, courageusement, comment Dieu y fait signe. La voix de son fin silence nous renvoie en effet à notre liberté.
Quand on se prend à transformer le chapitre en chapelle
Loin des images un peu mièvres, le chapitre est alors un lieu où la parole sera parfois rude. Comment pourrait-il en être autrement, si c’est aussi dans l’accueil de la discordance que se vérifie l’écoute authentique de Dieu ? D’ailleurs, Benoît ne semble nullement s’étonner des ratés. Il appelle au contraire à tenir bon pour que les divergences se disent avec justesse : la règle rappelle qu’il ne faut pas contester l’abbé avec insolence (preuve que cela devait arriver !) et chacun donnera son avis avec sincérité, mais sans chercher à l’imposer.
À travers les mots assez sobres de la règle, nous voyons peut-être ressurgir une réalité parfois bien douloureuse. Notre parole est traversée par des pulsions et des sentiments pas toujours reconnus. Elle se laisse prendre dans les filets de la manipulation, ou encore elle devient l’instrument redoutable de la volonté de puissance, quand elle ne renonce pas tout simplement à dire ce qui habite vraiment le cœur. Nous sentons bien tout ce qu’elle charrie de mauvais, parfois sous des dehors très convenables.
Alors, il nous arrive de mille manières de transformer le chapitre en chapelle. On parle surtout à Dieu, on échange entre frères une parole policée. On ne s’aventure pas trop loin dans la prise de parole personnelle, on remet à plus tard les sujets qui fâchent. Cela n’a pas que des inconvénients et il peut y avoir un temps pour se taire sur ce qui est trop à vif. Mais la parole adressée à Dieu et la parole qui circule entre frères s’appellent. Si le chapitre est réaménagé en chapelle, il est bien possible que la prière elle-même devienne impossible, ou du moins qu’elle se transforme insensiblement en un dialogue entre nous-mêmes et nous-mêmes. Il devient plus difficile de tendre l’oreille au Dieu inattendu. Et quand les petites décisions d’une vie partagée ne sont plus le lieu où Dieu « révèle », la prière se perd vite dans les nuages...
Dieu dans le vacarme du chapitre
Je me souviens bien de ma réaction à la lecture de ces quelques mots sur le livre devant notre chapelle. J’avais de quoi justifier cet aménagement, et la réaction me semblait un peu hors de propos. Il est bien difficile d’écouter... Pourtant, cette parole s’est déposée quelque part : que manque-t-il au monastère si la salle de chapitre disparaît ? Peut-être n’y a-t-il plus de lieu pour chercher Dieu ensemble, et consciemment, dans ce qui racle et qui fait parfois un grand vacarme. On s’habitue à le chercher ailleurs, dans ce qui est pieux, dans ce qui est juste et ordonné... jusqu’à ce que ce Dieu, peut-être, perde toute consistance et toute présence dans notre vie.
Ce qui importe finalement, c’est de savoir s’il peut se révéler dans, et non pas malgré, l’épaisseur parfois déroutante de notre parole. La réponse semble toute prête : le Verbe s’est fait chair, proclame Jean. Mais peut-être avions-nous rêvé la chair de façon un peu différente, plus légère, plus transparente au souffle de Dieu... Pourtant ce n’est pas une parole expurgée de la violence que Dieu vient habiter. Celle qu’il nous adresse à travers toutes les pages de la Bible est au contraire étonnamment rugueuse, nullement éthérée.
Au fond, dans la salle du chapitre, c’est de notre foi en l’incarnation qu’il s’agit. Ou plutôt, de ce que l’incarnation entraîne dans notre façon de vivre notre foi. Alors, il en sera pour nous tous comme pour ces belles abbayes qui ont traversé le temps : il faut bâtir et reconstruire, transformer un lieu puis s’interroger, rebâtir autrement peut-être. C’est cela aussi, l’incarnation. Et toujours, continuer à chercher. Sûrs que le Verbe a établi sa demeure parmi nous.
