Éclairer et accompagner des engagements toujours plus évangéliques
dans toutes les formes de la vie consacrée

Rencontre avec le cardinal Marc Ouellet

Noëlle Hausman, s.c.m.

N°2021-4 Octobre 2021

| P. 3-8 |

Rencontre

Le Cardinal Marc Ouellet, membre d’une Société de vie apostolique, « les Messieurs de Saint-Sulpice », et, depuis 2010, préfet de la Congrégation pour les Évêques et président de la Commission pontificale pour l’Amérique latine, entend, dit-il, la vie consacrée comme « le lieu propre du Saint-Esprit » ; nous avons voulu en savoir plus.

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Vs Cs • Éminence, votre parcours personnel vous a posé au plus près de la vie consacrée, puisque vous appartenez à l’une de ces sociétés de vie apostolique qui existent, dit le Code, « à côté » des formes connues de vie consacrée. Est-ce ainsi que vous vous situez encore aujourd’hui ?

Cardinal Marc Ouellet • Je me situe au plus près de la vie consacrée tant par mon parcours personnel que par la recherche théologique sous l’égide de Hans Urs von Balthasar dont l’œuvre offre une contribution majeure à cet égard. Une grande partie de sa réflexion vise un renouvellement de la vie consacrée tant au plan de son inspiration, de sa motivation, que de son engagement.

Vs Cs • Dans une longue interview sur la chaîne KTO, en février 2021, vous avez décrit, avec insistance et conviction, la vie consacrée comme témoin indispensable, dans l’Église, de la gratuité du Saint Esprit. Vous avez même dit : « La vie consacrée est le lieu propre du Saint Esprit ». Voulez-vous expliciter votre pensée ?

Cardinal Marc Ouellet • Pour comprendre cela, il faut nous placer dans la perspective d’une ecclésiologie trinitaire où les relations des Personnes divines sont repérables dans les rapports entre les personnes dans l’Église. Les baptisés reçoivent une participation à la filiation divine du Christ que leur procure l’Esprit du Fils. Les ministres ordonnés reçoivent une participation à l’amour paternel de Dieu que leur procure l’Esprit du Père reçu dans le sacrement de l’Ordre. Les consacrés appartiennent à la dimension charismatique de l’Église où l’Esprit Saint déploie sa caractéristique personnelle de gratuité, d’unité et de liberté. Cela est perceptible dans la générosité missionnaire et caritative des personnes consacrées aussi bien dans la vie contemplative que dans toutes les formes de vie apostolique.

Vs Cs • Vous affirmiez aussi : « S’il n’y a pas une présence de la vie consacrée dans la formation sacerdotale, il manque tout une dimension au prêtre dans l’exercice de son ministère ; et cela n’a pas été suffisamment valorisé dans le passé ». Cela touche sans doute la communauté de formation du séminaire ?

Cardinal Marc Ouellet • La formation sacerdotale n’est pas seulement une responsabilité de l’évêque et de son presbyterium, mais de toute la communauté chrétienne. Il faut donc veiller à ce qu’elle assure la participation articulée et équilibrée des familles, des communautés paroissiales et de la vie consacrée : cela peut se faire à travers des stages, la présence de femmes et de consacrés pour les cours, la formation humaine et le discernement des aptitudes au ministère. Cela permet aux futurs prêtres de cheminer avec l’ensemble du peuple de Dieu qui n’est pas seulement objet de leur mission mais co-responsable de l’annonce de l’Évangile qui doit se faire en communion.

Vs Cs • Mais après cette première formation ?

Cardinal Marc Ouellet • L’esprit de la première formation doit inclure une prospective de formation permanente, ce qui suppose des activités spécifiques de retour sur les expériences ministérielles avec la participation de différents membres du peuple de Dieu dans le but de maintenir les motivations profondes et d’éviter les dérives autoritaires de celui qui pense son ministère comme une responsabilité exclusive. Quand un prêtre est nommé dans une paroisse, il rejoint une communauté qui le précède, qui a son histoire, ses habitudes, ses blessures, et qu’il vient servir dans l’esprit de Jésus qui est un esprit d’accueil, de compassion et de solidarité. La présence d’une communauté de vie consacrée sur le territoire de sa paroisse lui est un constant rappel de l’Évangile vécu et professé, en même temps qu’un point d’appui pour son apostolat, d’abord par le témoignage donné et la prière, ainsi que par la gratuité de cet état de vie qui le renvoie toujours à ce qui est la dimension fondamentale de son ministère, la sequela Christi.

Vs Cs • Vous préparez avec tout votre Dicastère un Symposium sur le sacerdoce intitulé « Pour une théologie fondamentale du sacerdoce », qui se tiendra à Rome du 17 au 19 février 2022 ; quel est son enjeu ?

Cardinal Marc Ouellet • Le Symposium de février 2022 est un événement de type académique mais ouvert à l’ensemble du peuple de Dieu. Il a comme objectif d’approfondir le rapport entre le sacerdoce commun des baptisés et le sacerdoce des ministres ordonnés. Le Concile Vatican II a revalorisé le premier, qui est la consécration la plus importante parce qu’elle établit notre lien à la Sainte Trinité et notre incorporation au Corps du Christ, l’Église. Ce sacerdoce est exercé fondamentalement par l’exercice des vertus théologales qui caractérisent l’ensemble de la vie d’un chrétien, quels que soient son état de vie et ses activités. Il nous députe au culte de Dieu dont le sommet se trouve dans la participation active à la célébration de l’Eucharistie, c’est-à-dire la participation par l’offrande de soi à l’offrande que le Christ fait de lui-même à son Père à chaque Eucharistie. Le sacerdoce des ministres ordonnés est un don particulier de l’Esprit Saint qui habilite le prêtre à prêcher la Parole de Dieu et célébrer les sacrements, au bénéfice de tous les baptisés.

Vs Cs • Quelle place y ferez-vous à la complémentarité des vocations ? aux ministères non cléricaux ? aux femmes ?

Cardinal Marc Ouellet • L’intuition centrale est précisément de surmonter la mentalité malheureusement courante selon laquelle ce qui a valeur dans l’Église, c’est le sacerdoce ordonné, au détriment du sacerdoce fondamental des baptisés, d’où la revendication de l’ouverture du sacerdoce ministériel aux femmes. Or, la valeur principale dans l’Église, c’est l’amour qui se fait service. Par le caractère baptismal, nous sommes dotés des vertus théologales qui nous rendent participants de la communion trinitaire et font de nous des témoins actifs de cette communion par le don total de nous-mêmes au bénéfice de tout prochain, quel qu’il soit. Le Pape François a insisté à plusieurs reprises sur la supériorité de la Vierge Marie sur Pierre comme figure fondamentale de l’Église, à la différence de Pierre et de ses successeurs qui exercent une fonction très importante comme service de l’unité, mais dérivée par rapport à la maternité englobante de Marie.

Cette initiative académique a un but pastoral qui est d’offrir une vision ecclésiologique de la complémentarité des vocations et des états de vie. Entre les baptisés, en particulier les familles, les ministres ordonnés et les personnes consacrées, existe non seulement une complémentarité des charismes mais une réciprocité des dons en vue de la communion et de la mission, d’où l’intérêt d’un tel événement pour toutes les vocations et l’appel que je formule à une large participation par la prière, la présence, le soutien financier éventuel. J’espère que cela contribuera au développement d’une véritable culture vocationnelle dans l’esprit du Synode sur les jeunes, impliquant toutes les communautés, familiales, paroissiales, religieuses ou diocésaines. Ce Symposium voudrait aussi offrir le fruit d’une réflexion théologique originale dans le cadre de la recherche actuelle de l’Église sur la synodalité.

Vs Cs • L’Église du Canada et d’ailleurs est bien secouée par toutes sortes de dérives, ancrées dans le passé ; sur quels points, à votre avis, la vie consacrée peut-elle être particulièrement mobilisée aujourd’hui ?

Cardinal Marc Ouellet • L’Église au Canada est soumise depuis plusieurs décades à une vague de sécularisation qui a limité énormément son influence sur le reste de la société. Le témoignage de la vie consacrée en particulier a diminué en nombre et en visibilité. Ce qui fait le propre de la vie consacrée, c’est le témoignage de foi qu’exprime la suite de Jésus-Christ dans la pratique des conseils évangéliques. Ce témoignage a une efficacité particulière à cause de sa dimension de gratuité, de liberté et de créativité missionnaire. Dans des cultures de plus en plus marquées par l’individualisme et le fonctionnalisme, ces valeurs spirituelles ont un impact non négligeable tant comme soutien aux ministres ordonnés que pour l’appui aux familles et le rayonnement auprès des non chrétiens. Pensons à l’attraction qu’exercent les monastères, certaines communautés nouvelles et les mouvements de solidarité envers les pauvres, souvent animés par des personnes consacrées.

Propos recueillis par Noëlle Hausman, s.c.m.

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