Petite sœur Claire-Nicole
Noëlle Hausman, s.c.m.
N°2022-2 • Avril 2022
| P. 5-12 |
RencontreArchiviste de la congrégation des Petites sœurs de Jésus, elle a séjourné en France, en Finlande, longtemps en Allemagne, en Israël, et depuis plusieurs années, à Rome, expérimentant partout qu’on peut, comme au Luxembourg où elle a grandi, devenir amie avec des gens dont tout nous sépare. Elle nous conte ici des histoires peu connues de Frère Charles, « des riens », qui ont saveur d’Évangile.
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Vs Cs • Petite sœur Claire-Nicole, qu’appréciez-vous le plus chez Charles de Foucauld ?
Petite sœur Claire-Nicole • J’aime sa très grande ouverture à l’action de l’Esprit. Plusieurs fois, ça l’a même amené à faire le contraire de ce qu’il s’était fixé.
À Beni-Abbès, par exemple, il avait mis sur la limite extérieure de son terrain des pierres qui marquaient la clôture monastique. Il avait dit qu’il n’en sortirait pas, sauf très exceptionnellement. Mais l’Esprit l’a poussé à ignorer cette règle, pour pouvoir rencontrer ceux qui étaient « plus loin », « aux périphéries ».
Il était très attaché à la célébration de l’eucharistie, et à l’adoration du Saint-Sacrement. Mais quand il a senti qu’il devait aller dans le sud, parce qu’aucun autre prêtre n’avait l’occasion d’y aller, il savait que, s’il faisait ce choix, il ne pourrait plus célébrer l’eucharistie. En ce temps-là, il n’était pas permis aux prêtres de célébrer seul. Il fait un long discernement, et décide finalement de partir dans le sud... Et il restera des années sans pouvoir célébrer. Voilà jusqu’où l’Esprit l’a amené.
Vs Cs • Qu’apporte-t-il aujourd’hui ?
Petite sœur Claire-Nicole • Il nous montre que la bonté « parle ». Il avait beaucoup de liens avec les médecins militaires, et avait appris d’eux comment soigner. Un 31 décembre, les officiers de la caserne la plus proche étaient partis pour le réveillon, et les soldats qui étaient restés avait eu l’idée de bourrer le canon d’un fusil avec de la poudre (pour faire un feu d’artifice ? pour que ça fasse du bruit comme un pétard ?). Toujours est-il que, quand ça a explosé, celui qui tenait le fusil, qui s’appelait Belaïd, a été gravement blessé. Belaïd a demandé qu’on aille chercher, non pas le médecin militaire, mais frère Charles, car il savait qu’il soignait avec beaucoup de douceur et de bonté. Toute sa vie, Belaïd a été reconnaissant pour les soins reçus de Charles.
Pour nous qui, aujourd’hui, dans l’Église catholique, sentons qu’il faut entrer dans un temps de silence et d’humilité, la vie de Charles nous montre que nous n’avons pas besoin de nous inquiéter : même le silence et la bonté « parlent ».
Vs Cs • Et du côté de la fraternité universelle ?
Petite sœur Claire-Nicole • Charles a beaucoup souffert d’être orphelin de père et de mère. Quand il découvre l’amour de Dieu et qu’il entre dans un chemin de foi, il fait de Jésus son frère, de Marie et de Joseph ses parents, de Marie Magdeleine une autre mère. Il se reconstitue une famille.
Le visage de Jésus est le visage d’un frère, un « frère bien-aimé ». Tous les gens qu’il rencontre pourraient, s’ils le désiraient, entrer dans cette famille avec Jésus pour grand frère, et lui comme petit frère.
Dans la « fraternité universelle » de Charles, il y a de la place pour tout le monde : les croyants de toutes les religions, les athées, les femmes, les hommes, les enfants, les esclaves et les militaires de l’armée française.
Cette « fraternité universelle », il l’imagine aussi à l’image de qu’il a vécu dans la maison de sa cousine Marie de Bondy : elle l’a toujours accueilli, sans jamais une parole de reproche, avec la plus grande bonté, alors qu’il vivait une vie extrêmement désordonnée. Il veut à son tour accueillir chacun comme un frère bien-aimé, une sœur bien-aimée.
Le visage de Jésus est le visage d’un frère, un « frère bien-aimé ». Tous les gens qu’il rencontre pourraient, s’ils le désiraient, entrer dans cette famille avec Jésus pour grand frère, et lui comme petit frère.
Vs Cs • Comment a-t-il pu partager ce qu’il était avec les « autres » ?
Petite sœur Claire-Nicole • Quand le médecin militaire Robert Hérisson est à Tamanrasset, peu avant Noël, Charles l’invite pour la messe de minuit. Il lui répond qu’il ne pourra pas venir car il est protestant. Alors Charles lui demande s’il lit la Bible tous les jours et, comme le Docteur Hérisson lui répond qu’il ne le fait pas, Charles va dans sa bibliothèque et lui ramène une Bible éditée par des protestants à Genève. Cet épisode me frappe beaucoup : que faisait ce prêtre catholique romain, 50 ans avant le Concile, à une époque où on ne disait guère du bien des protestants, avec une bible Ostervald chez lui ?
À Tamanrasset, un de ses amis musulmans meurt. Il note dans son carnet : « Je vais à l’enterrement ». Vraisemblablement, les hommes ont prié des sourates du Coran au cimetière... Je suis sûre que Charles n’est pas resté au milieu d’eux sans prier lui aussi, des prières « chrétiennes » dans le silence de son cœur. Je ne qualifierai pas cet épisode de dialogue interreligieux, mais de « coude à coude interreligieux », tous ensemble, serrés, au cimetière, tous sous le regard du Dieu unique.
Vs Cs • A-t-il évolué, dans sa façon de comprendre une présence « missionnaire » ?
Petite sœur Claire-Nicole • Après son ordination sacerdotale, il part avec l’idée de « porter le banquet divin » à ceux qui étaient le plus loin. Et son idée était celle d’une évangélisation en vue de la conversion au christianisme. Pour lui, Jésus était le plus grand trésor, alors il voulait l’annoncer à ceux qui ne le connaissaient pas.
Lui, il avait fait une expérience fulgurante dans le confessionnal de l’abbé Huvelin. Peut-être a-t-il d’abord pensé que tous allaient expérimenter la grâce des sacrements avec la même puissance qu’il avait vécu, lui.
Au début de son séjour en Algérie, il baptise quelques esclaves qu’il a rachetés, mais je me demande s’il n’est pas un peu déçu par les résultats. Avec le temps, il comprend que l’annonce de Jésus Christ doit aller au rythme décidé par Dieu. Et qu’elle peut prendre des formes bien plus variées que ce qu’il avait appris dans les livres de théologie.
Avec Paul et Abd Jesu (dans ses bras), que Charles a baptisés à Beni Abbès © Fonds Foucauld – Diocèse de Viviers
Son « évangélisation » prend alors la forme de conversations à bâtons rompus avec ses voisins et voisines. Elle prend la forme de travaux de jardin : il achète des graines qu’il sème pour introduire de nouvelles plantes. Elle prend même la forme d’enseignement ménager : il apprend aux femmes et aux hommes à tricoter, pour se fabriquer des vêtements plus chauds !
Pendant plusieurs années il porte sur son habit un insigne en feutre rouge : le cœur et la croix. Mais sur la dernière photo que nous avons de lui, il ne porte plus ni insigne ni chapelet. C’est tout son être qui dit la bonté de Dieu : ses yeux, son sourire, son écoute, sa bonté, les soins aux malades, le blé partagé. Il est devenu, lui, l’amour dont il avait mis le symbole sur son habit. C’est son être qui devient présence missionnaire, qui devient un « message » lisible par tous.
© Fonds Foucauld – Diocèse de Viviers© Fonds Foucauld – Diocèse de Viviers
Vs Cs • Comment pouvait-il se sentir chez lui à Tamanrasset, alors qu’il était seul chrétien ?
Petite sœur Claire-Nicole • Il y a une expérience dans sa vie à Tamanrasset qui fait basculer ses idées, je crois : c’est quand il tombe gravement malade. Il y a la famine dans le pays, et tous ses voisins vont traire toutes les chèvres qu’ils trouvent pour lui apporter un peu de lait : ce sont eux qui le sauvent. Il voulait leur apporter le Sauveur, mais c’est lui qui est sauvé par les musulmans.
Le fait qu’il soit étranger, français, chrétien, n’entre plus en ligne de compte... Il est un homme malade, et les autres le soignent. Je crois qu’à partir de ce moment-là, il est un habitant de Tamanrasset, au milieu des autres habitants, et c’est l’appartenance à une même humanité qui importe. Ça n’amoindrit en rien son attachement à Jésus, mais c’est lui qui est devenu le plus petit d’entre les frères (cf. Mt 25), et alors quelque chose s’inverse dans sa perspective.
Vs Cs • Voyez-vous autre chose à communiquer à ceux qui ne connaissent Charles de Jésus que de loin ?
Petite sœur Claire-Nicole • On parle souvent de la confession de Charles à l’abbé Huvelin, mais il y a une première « confession » qui passe tout à fait inaperçue.
Il avait hérité d’une fortune considérable et il prête, à tort et à travers, des sommes invraisemblables à ses amis. Après sa démission de l’armée, il a des projets pour faire un voyage lointain assez dangereux. Sa famille voudrait « protéger sa fortune ». Alors, ils décident de lancer une procédure de mise sous curatelle, pour qu’on lui donne un conseiller judiciaire.
À ce moment-là, Charles est en Algérie, et ne revient pas en France pour se présenter au tribunal. Mais il envoie au procureur de la République une lettre, le 14 mai 1882, dans laquelle il reconnait qu’il a fait « un très grand nombre de sottises et qu’il a géré sa fortune de façon déplorable ». C’est la première fois qu’il reconnaît publiquement ce qu’il vit. C’est sa première confession, « laïque », si on peut dire. C’est un cousin qui est nommé conseiller judiciaire. Charles lui écrit qu’il lui promet de ne jamais lui donner aucun souci pour des histoires d’argent, et qu’il ne fera plus aucune folie. Il tiendra promesse.
Quant à l’autre confession, celle chez l’abbé Huvelin, elle sera pour Charles l’expérience de l’amour fou de Dieu pour lui.
Tout ce qu’il a vécu avant cette confession est transfiguré, transformé en puissante énergie de miséricorde envers tous ceux qu’il rencontrera.
Le message de Charles est de la plus grande actualité pour notre temps. Dans notre monde où les marchands de fil de fer barbelé font fortune, Charles nous dit par sa vie que ceux qui sont de l’autre côté des barrières, ceux qui arrivent trempés et complètement déshydratés dans les bateaux à Lampedusa, sont nos frères et sœurs de la même chair que nous, de la chair de Jésus.
• Propos recueillis par Noëlle Hausman, s.c.m.


