Vers le colloque
Deuxième partie
Moïsa Leleu
N°2025-4 • Octobre 2025
| P. 75-80 |
ChroniqueSuite à la première partie publiée dans notre numéro précédent, Moïsa Leleu propose quelques nouvelles pistes de lectures, orientées cette fois, comme le second jour de notre prochain Colloque, aux chemins d’espérance que nous tâcherons d’apercevoir.
Commencée dans le numéro précédent [1], la « Chronique du colloque » se poursuit en un second volet, orienté aux chemins d’espérance que nous aimerions pouvoir, sinon défricher, au moins apercevoir – si toutefois le courage ne nous a pas manqué de regarder en vérité les blessures du Corps en ses membres.
II - Ouvrir à de nouvelles espérances
Il n’y a rien d’évident en cette espérance à laquelle l’Évangile appelle avec insistance, mais le chemin est là, à la fois pratique et théorique, pour être emprunté. Dans cette Chronique, on ira ainsi, non par ordre chronologique, mais de la théologie à l’ecclésiologie, en passant par la psychologie et la spiritualité, offrant ainsi quelques nouvelles pistes de lecture et de réflexion en préparation au colloque des 100 ans de la revue.
M. de Lovinfosse, E. Durand, Dignités restaurées. Ressources bibliques et théologiques
Paris, Cerf, 2025, 13,5 x 21, 178 p., 18 €
● Restaurer : voici un autre mot pour signifier ce que réparer veut dire. On pourrait ainsi placer notre future traversée – et pas seulement pour sa couverture inspirée de « l’art japonais de réparer un vase brisé avec de l’or », selon l’art du Kintsugi – sous le signe de l’espérance avec un ouvrage à deux mains : Dignités restaurées. Ressources bibliques et théologiques. Où l’on se demande comment parvenir à entendre ce qui aurait du sens pour les personnes concernées par les abus : « de quoi ont-elles aujourd’hui vraiment besoin ? » (p. 124). Une question nécessaire s’il est vrai que la restauration de chacun passe aussi par la médiation et le témoignage des regards humains qui favorisent l’appropriation d’une dignité tout à fait singulière : ainsi seulement, et sans qu’il soit question de se rassurer ou d’évacuer le problème, peut-on dire et croire qu’« il est toujours possible d’entendre la voix unique d’un rappel du Créateur et Sauveur à la vie » (p. 155).
E. Durand, Théologie de l’espérance
Paris, Cerf, 2024, 13 x 21, 208 p., 20 €
● L’horizon de l’espérance ne saurait s’imposer. Il s’offre, sans évidence, à qui veut bien tenter, avec d’autres, de l’emprunter. Le dominicain Emmanuel Durand propose un autre ouvrage, dans un tout autre style, sobrement intitulé Théologie de l’espérance. D’orientation à la fois dogmatique et pastorale, il conduit son lecteur de l’espérance pour la création abusée, à travers « l’espérance pour autrui » dans le sillage du Christ sauveur, à l’Église, « communauté d’espérance de pécheurs en train d’être sauvés par Dieu ».
Au terme, l’auteur aborde l’espérance qui porte sur les choses dernières (« Osons parler vraiment d’une résurrection de la chair en sa vulnérabilité transfigurée », p. 182), et non ailleurs. La conclusion propose d’« espérer aussi avec ses mains », par des actions qui engagent, et finit sur Marie, souvent présente dans l’exposé, elle qui, durant les trois jours du tombeau, a porté à son accomplissement l’espérance de son peuple et espéré seule devant Dieu. L’espérance, on le voit ici clairement, est ce qui peut mettre en marche. Cet ouvrage, qui propose une bibliographie sélective et un index, est celui qui manquait, en théologie, à côté du Vivre avec l’irréparé d’Isabelle Le Bourgeois.
L. Lemoine, Désabuser. Se libérer des abus spirituels
coll. Tribune, Paris, Salvator, 2019, 13 x 20, 118 p., 17,80 €
● Encore par un dominicain qui est aussi psychanalyste, un ouvrage très concret qui montre bien comment l’abus de confiance (spirituel, sexuel, mental, de pouvoir...) est rarement un aérolithe venu de nulle part, et se trouve enchâssé dans un contexte. Mais le plus important, pour nous qui réfléchissons à la possibilité de l’espérance, est que de précieux conseils sont ensuite donnés de manière à poser des cloisons étanches entre les types d’aide, psychologique et autres, à sortir de l’obsession suraigüe de la transparence, à éviter toute emprise même « simplement » mentale, aussi ruineuse que d’autres, même et surtout quand elle prend des formes communautaires.
M.-J. Thiel, P. C. Goujon, Plus forts parce que vulnérables. Ce que nous apprennent les abus dans l’Église
Paris, Salvator, 2023, 15 x 22,5, 236 p., 20 €
● Si espérer commence par rencontrer la souffrance d’autrui pour « prendre soin », prendre soin – comme le montre M.-J. Thiel dans le chapitre central de l’ouvrage : « Dieu confronté à la souffrance des victimes » (ch. 4, p. 79-120) –, c’est emprunter un chemin. « Le travail théologique comprend ainsi au moins six étapes : entendre les cris de souffrance qui retentissent aujourd’hui encore, consentir à une memoria passionis de la crise, prendre conscience de la vulnérabilité à tous les niveaux, et ainsi faire preuve de compassion, faire le deuil des structures systémiques qui ont favorisé le drame, et enfin, amender, corriger, (re)construire, prévenir... » (p. 116). Reconnaître la vulnérabilité, en soi et dans les autres, c’est commencer à mettre la fraternité au cœur de la vie ecclésiale.
L. Crépy, La foi à l’épreuve de la toute-puissance. Lutter contre les abus dans l’Église
coll. La Part-Dieu, Bruxelles/Paris, Lessius, Éd. jésuites, 2021, 11,5 x 19, 138 p., 12 €
● Deux ouvrages permettent à qui le souhaite de rencontrer les questions qui touchent au corps, sans pour autant habiller trop vite nos réponses du mot de « chasteté ». Il s’agit de « juste distance », selon les termes de Luc Crépy, qui y consacre tout un chapitre (III), mettant finement en évidence la vertu de tempérance et décrivant l’attitude « chaste », au-delà de la distance reconnue avec autrui, dans la juste distance à soi-même, au temps, à Dieu. Un ouvrage utile qui propose aussi quelques repères dans « les situations éducatives ».
P. Syssoev, De la paternité spirituelle et de ses contrefaçons
Paris, Cerf, 2020, 13,5 x 21, 128 p., 12 €
Du corps, il est encore question en même temps que de paternité, surtout quand celle-ci, alors qu’elle se prétendait « spirituelle », cède à ses « contrefaçons », selon le titre de l’ouvrage de Pavel Syssoev. On se demandera s’il ne faut pas retrouver une intelligence du corps, qui est non pas, disait Alexandre Schmemann, en son Journal, le 9 février 1976, « obscurcissement de l’âme, mais sa vie, son élan et jaillissement, sa liberté, sa beauté », en un sens symbolique profond, car le symbole est justement ce qui révèle, en quelques instants plus denses, des vérités, comme celles du corps et de la personne. Des questions qui sont aussi à aborder quand il s’agit de « réparer ».
C’est maintenant le temps favorable
J’écouterai leur cri
Il a donné pouvoir à ses serviteurs
Paris, Emmanuel/La Xavière, 2021, 14,5 x 19,5, 184 p., 16 €
Paris, Emmanuel/La Xavière, 2022, 14,5 x 19,5, 172 p., 18 €
Paris, Emmanuel/La Xavière, 2024, 14,5 x 19,5, 168 p., 19 €
● Sur un plan concret, on signalera encore les trois ouvrages collectifs signés de « cinq femmes », principalement des xavières : C’est maintenant le temps favorable (2021) ; J’écouterai leur cri (2022) ; et Il a donné pouvoir à ses serviteurs (2024). Une traversée au féminin des défis qui s’imposent à l’Église et donc aussi à la vie consacrée. On y entend d’un bout à l’autre « un appel à vivre l’Église autrement » (Nathalie Becquart). Oui, comme le constate J.-P. Denis dans la postface du premier ouvrage, « la pensée chrétienne est bel et bien au travail, elle forge ses outils ». Certains ont à crier. D’autres ont à entendre. D’autres encore ont à traduire ce qu’ils entendent pour que le cri se transforme en parole qui fasse sens. Il n’est pas toujours plaisant de s’y exposer ; pourtant, écouter le cri, c’est sortir du silence mortifère et complice, et ouvrir un chemin pour tous : celui de l’espérance. Dans le troisième ouvrage, on y est déjà, au travail, et il s’agit d’interroger la manière de se rapporter au « pouvoir » en Église : un sujet dont on s’accordera à reconnaître le caractère central puisque, abuser, c’est toujours en premier lieu dominer celui ou celle qui n’est jamais davantage que confié au nom d’un Autre et pour lui.
A.-M. Pelletier, Vivre au risque de l’autre
Paris, Desclée de Brouwer, 2025, 13 x 20,5, 240 p., 19 €
● Pour finir, on renverra au récent ouvrage d’Anne-Marie Pelletier, dans lequel la bibliste défriche et éclaire, livre des Écritures en main, les sentiers sur lesquels l’Église pourrait être attendue. Où l’on (re)découvre comment la réalité du « pour l’autre », déjà au principe de la création, constitue la matrice de toute relation édifiant un être en humanité (corrélat de la relation vraie avec Dieu) et implique aussi que le christianisme ne peut se penser hors d’Israël ou se substituer à lui : « à la racine de l’identité chrétienne, il y a un autre... source de son être. Voilà qui devrait... faire (du chrétien) un expert en intelligence et en pratique de l’altérité » (p. 78-79). Autrement dit, c’est l’injonction du livre d’Isaïe : « Élargis l’espace de ta tente » (Is 54), qui pourrait – comme le demandait, par le même refrain, le récent Document synodal – éclairer nos attitudes, ouvrant à nos espérances la porte étroite et bienheureuse de la rencontre de l’autre. Un chemin sur lequel les personnes consacrées pourraient rejoindre (et être rejointes par) beaucoup d’autres.
*
Lire est important. Prier est nécessaire. Mais il se peut qu’en notre temps, dialoguer relève de l’urgence. C’est ainsi que, résolument, face à face, s’ouvrira le chemin de l’espérance en un monde plus que réparé : réconcilié, régénéré, dans lequel les personnes consacrées découvriront comment, avec d’autres, en Église, vivre toujours plus véritablement l’Évangile.